Vendredi 17 février
11 : 33
J'ai finis la version anglaise du script avec l'aide
de Heena, une prof de français. Je suis assez content, cela a vraiment
été un plaisir de travailler là-dessus, je crois
que nous avons fait une traduction plus proche du portugais que le francais
!
Voici un extrait ci-dessous :
4. INT. NIGHT. RAJIV’S APPARTEMENT.
Rajiv is smoking a cigarette. He lives in a high rise building, at
the 20th floor. From the window we can see the whole city of Mumbai. Mahendra
enters and gives him a letter. Rajiv gives him a tip and asks him to wait.
Mahendra sits and waits. Rajiv reads in a low voice :
Are you going to wait for me tomorrow, at the exit of the office ? Then,
be careful where you’re going to wait, and don’t approach
me directly, because my former lover has learnt where the office is, and
he came to say that I should leave even though it was only five o’clock,
he said he was coming on behalf of my sister, but it’s a lie. He’s
always following me, even today he spoke to me in Colaba, he had been
waiting for me, he wanted me to have lunch with him and followed me up
to the office. He says he just wants to see the person I prefer, but he
says it in a threatening tone that I don’t like at all, and actually,
he’s half mad ; we have to be careful. I can’t write anymore
even if I want to, because it’s one thirty in the morning and my
father is grumbling that I should go to bed. I have not confided in my
sister, it’s she who has found out my secret…
He leaves the letter and starts to write slowly.
J'ai aussi traduit un poème que Fernando Pessoa a écrit
quelques mois avant sa mort, en 1935. Vijay Pundith va en faire une traduction,
nous pensons l'utiliser pour une chanson :
All the love letters are
Ridiculous.
They would not be love letters if they were not
Ridiculous.
I have written in my youth, love letters,
As the others,
Ridiculous.
The love letters, if love exists,
Must be
Ridiculous.
But, at last,
It is the people who never write
Love letters
Who are
Ridiculous.
How I would like to come back to the time when I used to write
Without knowing it
Love letters
Ridiculous.
The truth is that today
My souvenirs
Of these love letters
Are
Ridiculous.
(All the excessive words,
All the excessive feelings,
Are obviously
Ridiculous.)
Fernando Pessoa, 21 octobre 1935
Vijay Pundith a beaucoup aimé mes films et veut
travailler sur le projet. Il a déjà réecrit avec
ses mots le scénario et c'est la meilleure version hindi jusqu'à
présent. Je suis très content car c'est vraiment quelqu'un
de bien, et qui a un sens artistique engagé. S'il était
un peu plus jeune, j'aurai bien aimé qu'il fasse le rôle
de Rajiv... En attendant, c'est lui qui va écrire la version Dev
Nagiri (écriture indienne) du scénario.
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Samedi
18 février
06 : 25
Hier, nous sommes allés faire des repérages
dans le sud de Bombay avec Pankaj. (Nous vivons dans la banlieue nord,
qui n'est pas comme celle de Marseille...). Nous sommes allé dans
une grande librairie où l'on ne trouve aucun livre de Pessoa, et
en prenant un Kashmiri Kawa Tea (qu'on trouve surtout dans le nord de
l'Inde), nous avons attendu Vrushali, une amie de Sophie Paris (qui a
programmé la rétrospective de cinéma indien à
Bruxelles). Lorsqu'elle est arrivée elle a avoué qu'elle
était en retard car elle a regardé le bonus sur le dvd du
film chinois 'Hero' dont nous avons vu l'affiche plus tard dans la journée.

Nous avons ensuite pris un taxi pour commencer les repérages.
En tournant dans le centre-ville. Nous cherchions des extérieurs,
et la réflexion est venue qu'au lieu de chercher des intérieurs
il valait peut-être mieux commencer par des extérieurs.
Voici un extraits de la description des décors que j'ai donné
à Praveen et Rujuta :
SETS
INDOORS SHOT IN THE STUDIO/OR ACTUAL LOCATIONS
Kumar Company Office
Kumar Company is an import-export company located in Mumbai. The main
product they export to the West is Bindis.
Adhiti’s parents Bunglow
It’s a middle-class family Bunglow, a traditionnal indian style
furnitures since the family is traditionnal. The action is mainly situated
in Aditi’s room, she’s sewing on her desk facing the window.
From the window we can see a urban landscape with a local train railway
in the background (facultative). Sometimes, Rajiv crosses this landscape
to see her. There is a scene with the Puja Ghat as well.
We could also have the dinning room, with a dinner scene...
Rajiv’s appartment
This appartment is located in a high rise building, at the 15 th floor.
There are big windows from which you have the view on the city of Mumbai.
The appartment is recent and the furnitures are contemporary, mixed between
the indian artist style of interior and the western style. The props and
paintings on the walls shows of someone who likes art and has refined
tastes, he has reproductions of paintings by Kandinsky, Matisse and Cézanne
; he has also a library of old books of philosophers and writers.
Local Train
One compartment of a 2nd class train, we can see the urban landscape from
the window.
OUTDOORS SHOT ON ACTUAL LOCATIONS (the outdoors are not
mentioned in the script)
Exit of the office, Street
Sometimes, Rajiv waits in the office's street that Aditi finishes her
work.
Adhit's Bunglow
Shots of the Bunglow, we can see her room's window.
There will also be diverse straight shots of the surroundings of the places
in which the action takes place, these shots won't have any actors, they
will be more of a realistic style...
*
Nous cherchions donc des extérieurs susceptibles
d'être utilisés pour la sortie du bureau de Kumar et de la
maison d'Adhiti. Je ne sais pas encore si nous allons tourner des scènes
avec les acteurs en extérieur. Je suis assez attiré par
l'idée de mettre des plans des extérieurs entre chaque scène
de lecture, et d'utiliser le son de la rue comme musique. Je ne supporte
pas les films qui utilisent la musique à tout va, imposant au spectateur
des émotions qu'il n'a pas demandées, le privant de faire
réellement l'expérience du cinéma.
"Pas de musique d'accompagnement, de soutien
ou de renfort. Pas de musique du tout.
Il faut que les bruits deviennent musique."
"Sois sûr d'avoir épuisé
tout se qui se communique par l'immobilité et le silence."
"Batis ton film sur du blanc, sur le silence
et l'immobilité."
"Combien de films rafistolés par la musique
! On inonde un film de musique. On empêche de voir qu'il n'y a rien
dans ces images."
"Réorganiser les bruits inorganisés
(ce que tu crois entendre n'est pas ce que tu entends) d'une rue, d'une
gare de chemin de fer, d'un aérodrome... Les reprendre un à
un dans le silence et en doser le mélange."
"Trouver une parenté entre image, son
et silence. Leur donner l'air de se plaire ensemble, d'avoir choisi leur
place. Milton : silence was pleased."
"Si l'oeil est entièrement conquis, ne
rien ou presque rien donner à l'oreille. On ne peut être
à la fois tout oeil et tout oreille."
"Lorsqu'un son peut remplacer une image, supprimer
l'image ou la neutraliser. L'oreille va davantage vers le dedans, l'oeil
vers le dehors."
"Il faut qu'images et sons s'entretiennent de
loin et de près. Pas d'images, pas de sons indépendants."
"Musique. Elle isole ton film de la vie de ton
film (délectation musicale). Elle est un puissant modificateur
et même destructeur du réel, comme alcool ou drogue."
in Notes sur le cinématographe, Robert
Bresson, Ed. Folio
*

En voyant cette photo, j'ai eu l'idée de commencer
le film sur un plan pris depuis l'arrière d'un taxi, avec les titres
utilisant des polices comme celles-ci. Et puis je me suis ravisé
en pensant que cela n'avait rien à voir avec le sujet. Depuis le
début, je veux mettre la séquence de crédits avant
le film, sur un fond de texture neutre. Lorsqu'on fait des repérages,
on a plein d'idées, le plus difficile est de savoir conserver la
cohérence d'ensemble ; car il est très difficile de savoir
à quoi va ressembler le film quand il sera finit.
Dans sa note pour "Chroniques d'Anna Magdalena
Bach", Jean-Marie Straub explique qu'il concoit son découpage
technique à l'avance, de façon à ne plus avoir d'intentions
au tournage. Il pense que le découpage est un travail préparatoire
qui doit être fait en chambre. Ce passage m'a beaucoup marqué
car on est toujours la cible de dix milles idées qui nous perdent
lorsqu'on est sur les lieux. Je trouvais qu'il y a une grande justesse
à ne pas être dans l'intention directe d'exprimer quelque
chose. Et je rapprochais cela de l'art japonais de l'ikebana, quand on
compose un ikebana, on doit abandonner ses intentions de faire beau ou
d'être le plus grand ikebaniste du monde. Je crois qu'il en est
de même quand on fait un film, si on se prépare à
faire le plus beau film du monde, on court vers le bide...
*
"Ne penses pas à ton film en dehors des moyens
que tu t'es fais."
"Le réel n'est pas dramatique. Le drame naîtra
d'une certaine marche d'elements non-dramatiques."
"Il faut que ton film décolle. L'enflure
et le pittoresque l'empêchent de décoller."
"La précision du but expose à des
tâtonnements. Debussy : J'ai passé une semaine à me
décider pour un accord plutôt que pour un autre."
"L'oeil sollicité rend l'oreille impatiente,
l'oreille sollicitée rend l'oeil impatient. Utiliser ces impatiences.
Puissance du cinématographe qui s'adresse à deux sens de
façon réglable."
"À tes modèles : "parlez comme
si vous parliez à vous-mêmes." MONOLOGUE AU LIEU DE
DIALOGUE.
in Notes sur le cinématographe, Robert
Bresson, Ed. Folio
*
10 : 48
La première chose qui m'a frappé lorsque
nous avons regardé les photos que Pankaj a pris, c'est qu'il prend
toujours en contrejour, ce que l'on appelle 'backlight'.

J'ai trouvé ça intérressant car
je ne prend jamais de back light, plutôt en front light (dans le
sens de la source) ou side light (de côté). Par exemple voici
ci-dessous la même rue prise par Pankaj, et ensuite comment je lui
ai demandé de la prendre.



Ci-dessous, une photo typiquement dans le style Pasolini,
nous avons évoqué le premier plan de 'Medea' qu'il connaît.


Cette rue s'appelle St-Francis Xavier Street, et on peut
voir une église chrétienne au fond.

"Vaincre les puissances fausses de la photographie."
R.B.

Nous avons pensé utiliser des grilles similaires
pour la chambre d'Adhiti quand Rajiv lui fait des signes.
Voici un building qui ressemble à celui dans lequel vivra notre
personnage, Rajiv.

En continuant nous sommes arrivés sur un carrefour
intérressant, où l'on avait un mélange entre plusieurs
sortes d'architectures.

Sur cette vue, nous avons été attirés
par le batiment en triangle au fond de la rue qui fait penser à
New York.


Nous sommes entrés dedans et avons frappé
au deuxième étage. Un homme agé nous a ouvert, Pankaj
lui a dit que nous étions des étudiants de l'Institut du
Filml et que nous cherchions une location. Il nous a laissés entrer
et laissés faire des photos. Les vues suivantes sont faites depuis
le deuxième étage que l'on voit sur le bâtiment.

10. INT. NIGHT. RAJIV’S APPARTEMENT.
Rajiv is in his appartment smoking a cigarette. Mahendra enters and gives
him a letter. Rajiv gives him money and Mahendra leaves. Rajiv begins
reading loudly :My forever beloved Rajiv, as I’m almost always sewing
at the window, I see who’s passing by, but it could happen that
I don’t see you, so when you pass by, take one or two rounds of
the square until I see you ; because I always have the thought of seeing
you, so I’m half turned toward the street to see you. You know I
want to see you everyday.
Aditi « Pereira » (if only that could be possible !)

Aditi attend Rajiv, constamment tournée vers le
carrefour. Parfois, il arrive au milieu de la foule, il lui fait des signes
et elle le voit. Alors ils vivent un moment privilégié.

Il vient aussi de ce côté, le film n'étant
quasiment pas découpé au niveau du montage, fera des sortes
de split-screen en prenant en faisant intervenir dans le cadre différentes
actions comme ce restaurant en haut à droite et ce dentiste en
haut à gauche.

Ces images montrent deux réalités dans
un même cadre : la réalité que l'on voit et celle
que l'on voudrait (would like to) voir.


J'ai demandé à Pankaj de prendre cet étalage
depuis le taxi, le genre de photo que je n'oserai jamais faire ; lorsque
nous avons regardé les photos ensemble le soir, je lui ai dis que
je ne savais pas comment aborder ce type d'élément dans
la rue. Il m'a répondu qu'il ne fallait pas le cacher, ni se focaliser
dessus comme c'est le cas sur la photo, c'est juste une partie de la rue.
Il reproche aux films de Bollywood de ne jamais montrer la réalité.


*
19 : 45
Cet après-midi.
Audition de plusieurs acteurs. Le plus convaincant ayant été
Kumud Mishra. Sa
lecture n'a pas essayé de faire dans les sentiments, et son
contact vraiment sympa ; il me fait penser à Lars Von Trier quand
il sourit. Il est acteur professionnel de théâtre et se produit
souvent au Prittvi theatre de Juhu. On sent qu'il est habitué à
gérer sa présence physique à l'espace, qu'il connaît
sa physionomie. Car de manière très naturelle, il prend
des poses qui rendent bien. Reste à savoir si c'est ce qu'il faut
pour le rôle de Rajiv. Je crois qu'il faudrait dans l'idéal
trouver quelqu'un aux traits plus fins.



Vandita était en train de lire le script en anglais.
Nous avons ensuite parlé pour tenter de mettre au point les modalités
de sa participation au projet. Pendant la discussion, j'ai fais quelques
photos qui m'ont convaincu qu'elle était Aditi. Elle a surtout
tourné dans des pubs, et continue d'en faire. Cela étant
très bien payé, son agent l'a mise en garde contre le genre
de projet comme Aditi Singh qui ne rapportent pas grand-chose. Heureusement,
elle est intérressé par le contenu artistique et je crois
que nous allons réussir à nous entendre.







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Mardi
21 février
11 : 18
Je vois la date et dire que ça passe vite.
Je commence à m'habituer à ce que les gens sont toujours
en retard et maintenant je les fait attendre, comme ça, je ne perds
pas mes nerfs en RDV inutiles. J'enchaîne les RDV et les rencontres,
une équipe solide est en train de prendre place.
Nous avons fait un atelier dimanche pour traduire en hindi. Nous avons
pris de 11h à 5 pm pour traduire les deux premières séquences.
J'ai insisté pour que l'on s'arrête et discute tous les mots
délicats. Ils se sont arrachés les cheveux pour trouver
des correspondances en hindi aux phrases alambiquées de Pessoa
et Ofélia.
Vijay et Vrushali m'ont dit qu'ici dans l'industrie, les réalisateurs
donnent leur script à traduire et ne vérifient même
pas. Le gros problème qui s'impose à chaque fois, c'est
que chaque personne qui s'y essaye exprime ses propres émotions
sur le texte, perdant le 'feel' du texte original. Aussi, le travail d'atelier,
ouvert, est-il destiné à ce qu'il n'y ait pas une personne
qui ajoute ses émotions sur un texte qui en a déjà
assez et de manière cohérente. Il se passe une dynamique
entre les différents points de vue et sensibilités qui permet
de sortir de la simple expression personnelles. C'est le même travail
que je fais avec les acteurs qui commencent toujours à vouloir
exprimer le contenu. Pankaj qui comprend un peu le francais m'a dit que
l'hindi était plus proche du français que l'anglais. Aussi,
notre version hindi sera vraiment fidèle au texte portugais que
nous consultons pour chaque mot douteux.
Je suis vraiment heureux d'avoir rencontré quelqu'un comme Vijay
Pundith qui accepte de travailler dans ces conditions ouvertes.
17 : 18
Hier, Rambhavan, assistant réalisateur, a rejoint
l'équipe. Il a de l'expérience dans les séries télé.
Il va donc pouvoir aider Mohit pour le travail d'organisation, car Mohit
manque un peu d'expérience. Nous avons déjeuné ensemble
à midi, et planifié les prochains jours et les prochaines
étapes de travail.
Hier soir, j'ai rencontré une autre actrice, envoyée par
Shiv, l'astrologue, Vaibhavi. Elle avait une voix intérressante.
Elle a commencé des lecture en hindi, puis je lui ai demandé
de lire en portugais puis en francais, même si elle ne comprenait
pas la langue. Elle n'était pas
comfortable et j'ai commencé à trouver qu'elle s'approchait
du ton, de l'état d'esprit juste. Elle commencait à
abandonner des points de repères, ce qui est dur à faire
dans sa propre langue.




Aujourd'hui rencontre avec un jeune acteur, Sumeet Pal
Sharma (signe astologique : lion), grand et rigolo. Une démarche
assez élégante. On sent qu'il a été modèle
et cela me gêne. Je voudrais que l'acteur qui joue Rajiv ne soit
pas un mannequin...




Puis ensuite, Shekbar Jaiwal, un ancien étudiant
du FTI, en réalisation dans la même promo que Dhiraj. On
voit d'emblée que c'est quelqu'un de très intelligent, sensé
et sage. Je lui ai expliqué le projet en détail sentant
qu'il en cernait tous les aspects. Je suis plus que ravi de l'avoir rencontré
; on sent que c'est quelqu'un sur qui on peut compter et qui est autant
pertinent pour le côté artistique que pratique.
Alors que j'étais en RDV avec Shekbar, je recois
un coup de fil de Praveen qui me dit que son budget atteint 10 lack rupees,
(1million rs/20 000 euros) et que leur compagnie prendra 2000 euros pour
le travail de production. Il me disent de demander plus d'argent à
mes producteurs, je lui explique que le budget est fixe, l'argent ne vient
pas d'un producteur mais d'un financement public. Je suis un peu éffondré
alors que j'avais tellement compté sur leur participation, cela
m'enlevait tellement une épine du pied ; j'avais bien précisé
le budget et expliqué que tout le monde s'engageait sur une base
amicale. Au fond, tant mieux, je rencontre de plus en plus de gens sympas
qui comprennent le sens de ce projet. J'étais vraiment mal à
l'aise, et je lui ai dis que le fait que je recoive ce téléphone
quand il est là veut dire qu'il doit peut-être s'occuper
des aspects de production. C'est ce que cela veut dire, symboliquement.
Il a compris ce symbolisme et était d'accord. Il va aussi demander
à quelqu'un qu'il connaît si cette personne veut bien s'en
occupper. Il m'a dit qu'à Bombay, il ne faut jamais faire confiance
aux gens qui sont dans la production...
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Mercredi
22 février
10 : 39
Réveil difficile au milieu de rêves étranges.
Demain se termine mon premier mois dans cette Guest Room où je
suis depuis le 24 janvier. Je suis vraiment content de la quitter tant
les conditions étaient abominables et les propriétaires
des mauvaises personnes. Vinod, dont on trouve la description plus tôt
est un personnage vulgaire et dont les deux seules motivations dans la
vie sont le sexe et l'argent. J'ai pris des photos des affiches de ses
films pour donner une idée du personnage.



Il loue ces chambres avec sa maîtresse qui est
une actrice de Bollywood ratée, et qui essaye de mener le train
de vie de star. Aussi, je redoute qu'ils ne me rendent pas mon deposite
de 100 euros...
Je ne sais pas encore où je vais aller. J'attends des réponses,
mais pour l'instant c'est le vide complet.
Aujourd'hui nous allons faire des repérages dans
le sud, j'espère que personne ne sera en retard. En plus, ici,
l'ambiance est shanti 'tranquille', on prend son temps (il y
a quand même des gens qui sont speed)...
Je suis vraiment tendu car Divya, la co-propriétaire de ma chambre
ne veut pas me rendre mon deposit de 5 000 rupees. Je veux vraiment partir
de là dès demain, car cette endroit est vraiment horrible
et ces gens mesquins. Je dois visiter une appart pas loin demain midi,
dont la location est la moitié du prix...
23 : 12
Nous sommes donc partis en repérages ce matin.
Rambhavan est arrivé avec 10 mn d'avance, je lui ai dis qu'il était
un don du ciel. Il attire la sympathie dès la première rencontre
et même Pankaj qui en général est plutôt réservé
dans son jugement a dit qu'il était un type bien.
Pankaj et Mohit sont arrivés à 11h20 avec 20 min de retard,
ce que je prévoyais... malgré nous avons été
super speed toute la journée et c'étaient presque eux qui
me pressaient pour que nous ne perdions pas de temps.
Nous avons tout d'abord vu des maisons-bunker de forme carrée au
bord de la nationale qui traverse Bombay. Je disais que j'aimais bien
cette forme carrée typiquement indienne et en même l'extérieur
délabré.
Ils m'ont ensuite amené dans un endroit qui a un 'catholique feel',
à Bandra. Il y a là tous les gens de Goa qui se sont installés.
Il y a des croix dans les rues.

11. INT. LATE AFTERNOON. ADITI’S ROOM.
We can read in dev nagiri :
Listen, my girl :
I can’t see clearly into the future.
I mean : I don’t what will happen to both of us, besides, given
the way you concede to all the influences of your family and have a different
opinion from mine for everything.
Earlier, you were more docile, more tender, more in love.
And so…
Tomorrow, I will pass by at the same time, will you be able to show yourself
at the window ? Always and very much yours,
Rajiv
Aditi is in her room, sewing, facing the window.
Rajiv enters the frame. Walks across the place ; after fifteen seconds,
Aditi raises her eyes and notices him, she gets up and goes to the window.
Rajiv makes faces and little signs with his hand before going down the
street jumping like a child in front of every house entrance. Aditi is
laughing.

Nous cherchions donc une vue sur la maison d'Aditi d'où
l'on verrait sa chambre, une rue piétonne où Rajiv passe
pour la voir et lui faire des signes. Ceci étant directement inspiré
du 'namoro' entre Fernando et Ofélia. Aditi étant d'une
famille 'middle-class', il faut que l'intérieur soit 'middle-class'
et que le contexte y corresponde.
Ils m'ont expliqué qu'à Bombay, même dans les quartiers
chics, les maisons semblent être pauvres vues de l'extérieur
et l'intérieur est riche. J'ai trouvé cela intérressant,
et nous avons ris en pensant que le public occidental ne comprendrait
pas ou croirait au faux-raccord.


J'ai trouvé cet endroit trop intimiste, pas assez
urbain, on se croirait à Goa, et le 'feel' trop chrétien.
J'ai demandé si on ne pouvait pas trouver un quartier dont le 'feel'
serait hindou puisque Aditi est une Penjabi et qu'elle est hindouiste.
*
Mohit conduisait la voiture le téléphone
portable à l'oreille. Un policier en moto l'a vu et nous a arrêtés.
Mohit a tenté de le corrompre ('bribe'), mais le policier demandait
500 rs, alors que l'amende en vaut 600 rs. Il demande autant car sinon,
il faut aller au commissariat pour payer. Heureusement, Ram avait sa carte
de la BBC, il est ressorti avec Mohit et en présentant la carte,
l'amende est descendue à 150 rs. Pourquoi ? Car les policiers ont
peur des journalistes et des gens de la télé, car on voit
souvent à la télé et dans les journaux des policiers
en train de prendre des 'backchichs' et cela leur vaut des suspensions.
Pourtant, tous les policiers de la ville marchent comme ça.


*
J'ai fait une description des bureaux requis à
Ram, et il a pensé aux bureaux de l'université de Bombay.
Nous cherchions des bureaux au look ancien et usé, dont l'ambiance
correspondrait aux formats des lettres. Pour rappel, la fin de la note
d'intention en francais.
Visuellement, le film mettra en scène deux
monologues, car les amoureux seront presque toujours seuls à l’écran,
je ne montre leur entourage que par des voix et des sons hors-champ, à
l’exception du coursier qui véhicule les lettres. Le seul
lieu où on les verra ensemble sera le train, qui est un lieu public
et transitoire. Je pars du principe qu’on ne peut tomber amoureux
à moins de se sentir seul. Aussi, ce qui m’intéresse
dans la situation où je montre Rajiv et Aditi, c’est qu’il
s’agit avant tout de deux solitudes qui dialoguent en dehors de
la représentation sociale. On pourra comprendre ce qui se passe
autour à partir de ces situations d’intérieur. Entre
ces scènes d’intérieur, il y aura des plans fixes
des lieux qui encadrent le récit, des plans sans acteurs et accompagnés
d’une musique légère qui indiqueront un intervalle
temporel.
Le film sera uniquement fait de plans fixes et les murs des intérieurs
seront blancs, comme une feuille blanche. La lumière sera peu contrastée
et homogène laissant peu de place au noir et aux parties sombres
des décors. Les lettres ne seront montrées qu’une
fois dans le film, car le plus important sera de capturer les mouvements
des visages et les gestes des corps disant le texte. La frontalité
des points de vue, la longueur des plans et la précision du texte
chercheront ces moments où les acteurs perdent la conscience de
soi et s’abandonnent au texte, découvrant la matière
dont ils sont faits, que Bresson appelle le « cœur du cœur
».
Nous sommes arrivés dans les bureaux qui ressemblaient
exactement à la vision que j'en avais. Le bâtiment de style
anglais, est fait de longs couloirs parcourus de casiers verts foncé.
Il y a des entrées qui donnent sur environ 8 bureaux et de l'autre
côté des ouvertures donnent sur une rue de librairie. Ces
librairies sont en fait des stands remplis de livres et de magazines d'occasion.
L'ouverture sur l'extérieur est donc parfaite.
Les bureaux sont le lieu idéal pour y situer une correspondance
amoureuse : délabrés, foisonnants de papiers, en colonnes
très hautes sur tous les bureaux, il y a même dans un un
petit temple avec des statuettes et du papier plastique de couleur rouge
vive. Certains ont une entrée similaire à celle des saloons,
avec deux portes battantes. Je voyais déjà les acteurs pousser
les papiers pour y poser leurs lettres d'amour. En fait, le lieu est tellement
ancien que l'on y imagine pas un 'namoro', et de ce fait, la beauté
du texte sera mise en valeur. Dans le couloir passe un jeune garçon
avec un plateau pour porter le thé. Voilà Mahendra, le jeune
coursier 'peon' de la compagnie. Il a un pas leste, une allure frêle
et ne regarde pas sur les côtés. J'ai dit que l'on devrait
essayer de lui demander s'il accepte le rôle, car il est inutile
d'entraîner un acteur à avoir le rythme et la même
gestuelle quand la sienne est tellement authentique 'genuine pace'. Nous
avons déjà repéré comment nous pourrions passer
d'un bureau à l'autre sans faire de travellings mais en plans fixes.
Pankaj a vu un film de Ozu qu'il a fait au début de sa carrière.
Il a ensuite vu le remake qu'il a fait trente ans plus tard en couleur.
Dans le remake, Ozu a supprimé tous les mouvements de caméra,
travellings et panos, pour tout faire en plans fixes. Je trouve cette
histoire très belle et nous l'avons racontée à Ram.
Le lieu étant des bureaux gouvernementaux, nous n'avons pas pu
faire de photos, seulement de l'extérieur, ce qui donne déjà
une idée de l'architecture (malheuresement, nous les avons faites
du côté jardin...)



Les intérieurs sont très concrets et réalistes,
ce qui est du coup intérressant pour avoir le décalage entre
le texte et le contexte. Puisque les gens ne parlent pas comme ça...
*
5. INT. AFTERNOON. LOCAL TRAIN.
Rajiv and Aditi are sitting side by side in the train. Rajiv :
You can’t imagine how much I miss you when I’m ill, dejected
and sad. The other day, when I told you about my sickness, it seemed to
me that this subject was annoying you ; that all this didn’t matter
to you. I can understand that you, who has good health, you don’t
care about another’s suffering, even when these others are, for
instance, I, who you pretend to love. I understand that a sick person
can be annoying, that it can be difficult to feel tenderness towards that
person. But I can only ask you to feign this tenderness ; that you feign
a certain interest in me.
This, at least, would not hurt me as much as the mixed interest you have
in me and of the indifference that you demonstrate for my welfare.
The train stops, he gets up and continues :
Goodbye, little love, do your best to love me genuinely
; to share my suffering ; to wish me well ; at least, feign it properly.
He gets out of the train.
Aditi gazes out of the window.
*
Pour en revenir aux plans fixes, sans acteurs, qui espaceront
les scènes de jeu, j'ai dit à Pankaj que les cadres ne devraient
être ni photographiques, ni picturaux.
En allant vers Grant Road, Ram a pensé que nous pourrions essayer
de demander au NCPA, école de théatre, car ils possèdent
une grande tour dans laquelle pourrait se trouver un appartement servant
de domicile pour Rajiv.
J'ai trouvé le cadre intérrssant, entre
la ville et la mer. J'ai essayé de tester des cadres remplis pour
ce plans sans acteurs, que j'imagine fixes avec comme musique de fond
le son de la rue. Aussi, ces plans ne montreront où ne décriront
rien, ils seront des portions de temps entre deux actions.




On voit au fond, le décor typique de Bombay, utilisé
ici comme les vues de Manhattan qui hantent la fiction américaine.
En fait, après avoir rencontré le directeur du NCPA, il
nous a expliqué que la tour ne leur appartient plus, mais nous
a dit qu'il y avait quelqu'un du consulat francais qui vit là.
De retour à la voiture, elle avait disparue, fourrière oblige.
Nous avons pris un taxi jusqu'en face de l'université d'où
nous venions pour aller récupérer la voiture. Je n'avais
mangé que quelques carrés de chocolats depuis le matin,
il était quatre heures et nous n'avions pas encore déjeuné.
Nous étions faibles et préssés d'aller au restaurant
'Swati snacks', qui est un restaurant qui sert des plats typiques Gujaratis
et Maharastris, qui sont 'safe' et très bons. Nous l'avions bien
mérité après cette journée épuisante.
Il ne nous restait plus que deux heures de route pour rentrer à
Andheri...
Alors que nous étions dans l'embouteillage à
la sortie de l'autoroute, des myriades d'enfants et de femmes avec enfants
venaient mendier à la fenêtre de la voiture. Ils me regardaient
les yeux tristes et j'étais vraiment touché, mais forcé
de fermer les fenêtres... Nous sommes passés dans la journée
dans le bisonville en voiture, le plus grand d'Asie et dont la saleté
coupe toute envie de sortir de la voiture. Nous pensons à l'appartement
de Dhiraj pour le décor de Rajiv, et la vue du 7eme étage
donne sur un bidonville. Mais ils ne sont pas trop chauds pour cette vue,
ils préfèreraient que l'on trouve une vue qui donne sur
la baie de Bombay, du côté de Marine Drive, la promenade
des anglais locale.
*

Tous les jours, Rajiv attends Aditi à la sortie
du bureau, en fumant une cigarette. Adossé contre le mur d'en face,
il observe la rue en pensant à elle. Il attend dans le bruit et
personne ne le remarque. Il attend parfois longtemps mais le temps ne
lui semble pas long.
Vens amanhã esperar-me à saída
do escrotório Kumar ?
Tu viendras m’attendre demain, à la sortie du bureau ?
Are you going to wait for me tomorrow, at the exit of the office ?
Tum mujh se Kumar office ke bahar milne aaoge ?
(Obrigado), mas vê onde te colocas
Alors, fais attention à l’endroit où tu vas te poster,
Then, be careful where you’re going to wait,
Tum kahan mera inztezaar karoge is baat ka khayaal rakhna ,
E não te dirijas logo a mim,
et ne t’adresse pas tout de suite à moi,
and don’t approach me directly,
mujh se milne kee jaldi mat karna,
porque o meu ex-namorado jà descobriu onde é o escritório,
parce que mon ancien amoureux a appris où se trouve le bureau,
because my former lover has learnt where the office is,
kyonki mere ex-boyfriend ko pata chal gaya hai ki office kahan hai
e ia dizer para eu sair eram 5h
et il est venu dire que je devais sortir alors qu’il n’était
que cinq heures,
and he came to say that I should leave even though it was only five o’clock,
aur woh mujhe office se paanch baje hee nikalne ke liye kehne aaya tha,
diz que ia em nome da minha irmã, mas é mentira.
il a dit qu’il venait de la part de ma sœur, mais c’est
un mensonge.
He said he was coming on behalf of my sister, but it’s a lie.
Usne mujh se kaha kee(qui) woh meri behen ke kehne par aaya tha par yeh
jhooth hai.
Se foste arranjaste um bom serviço,
Il ne me lâche plus d’une semelle,
He’s always following me,
jà hoje se dirigiu a mim no Colaba e esperou por mim, que
aujourd’hui même il s’est adressé à moi
à Colaba,
even today he spoke to me in Colaba,
aaj woh mujhe Colaba mein mera intezaar karte mila tha aur yeh chahta
tha ki
eu almoçasse e seguiu-me até aí ao escritorio (calcula
tu que maçada,)
il m’a attendue, il voulait que je déjeune avec lui et il
m’a suivie jusqu’au bureau,
he had been waiting for me, he wanted me to have lunch with him and followed
me up to the office.
mein uske saath khaana khane chalun,(soch sakte ho mujhe kitna bura laga
!)aur usne office tak mera peechha kiya,
diz que só quer ver a pessoa que é por mim preferida,
il dit qu’il veut seulement voir la personne que je préfères,
He says he just wants to see the person I prefer,
keh raha tha ki woh usé sirf dekhna chahta hai jisé mein
pasand karti hoon,
maz diz com um tom de ameaça que eu não gosto nada e ele
é meio maluco e então é preciso cuidado.
mais il le dit sur un ton de menace qui ne me plaît pas du tout,
et d’ailleurs, il est à moitié fou, il faut être
prudent.
But he says it in a threatening tone that I don’t like at all, and
actually, he’s half mad ; we have to be careful.
Lekin usne aisé dhamki bhare andaaz mein kaha ki mujhe achha nahin
laga, woh pagal hai isliye us se savdhaan rehna chahiye,
Eu já não posso escrever mais antes que queira
Je ne peux plus écrire même si j’en ai envie,
I can’t write anymore even if I want to,
Mere chahné ke bavzood mein aur nahi likh sakti,
Porque é 1 hora e meia e o meu pai está ralhando para eu
me deitar.
car il est une heure et demie et mon père grommelle que je dois
me coucher.
Because it’s one thirty in the morning and my father is grumbling
that I should go to bed.
Kyonki dedh baj raha hai aur méré papa mujhé sone
ké liye kah rahé hein.
Eu não fiz cinfidêndias a minha irmã ela é
que me roubou o meu segredo…
Je n’ai pas fait de confidence à ma sœur, c’est
elle qui m’a volé mon secret…
I have not confided in my sister, it’s she who has found out my
secret…
Meine apni behan ko kuch nahi bataya, usi né mera secret chura
liya He leaves the letter and starts to write slowly.
*
J'ai demandé à Pankaj de m'écrire
sa vision de l'occident ; j'ai pensé au fait que est et ouest ont
bâti leurs identités sur la vision qu'ils avaient l'un de
l'autre. En ce moment l'Inde, surtout Bombay s'occidentalise à
toute vitesse alors que l'Occident, en plein matérialisme se tourne
vers l'Orient.
J'ai donc pensé que je pourrais conclure cette journée sur
une note d'exotisme oriental...



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Vendredi 24 février
20 : 57
Journée épuisante.
Le temps a changé depuis hier, la chaleur mêlée d'humidité
est devenue quasiment insupportable. Il est difficile de prévoir
assez d'eau, et difficile de respirer, j'ai même parfois du mal
à parler. Je ne sais plus si c'est la langue anglaise qui m'épuise,
le manque d'écoute ou l'air qui est si lourd, insupportable.
Nous somme partis ce matin avec Mohit et Pankaj en bus pour aller dans
le sud. Nous avons pris un bus à air conditionné qui nous
a déposé une heure et demi après. Après le
déjeuner nous sommes allés au Consulat de France où
nous avions RDV avec l'attaché de presse pour solver les questions
d'autorisations. C'est quelqu'un de très sympa et dynamique.
Le fait que nous soyons allés ensemble au Consulat avait un aspect
très symbolique. Ils ont eu une impression très forte, très
bonne à vrai dire. J'étais fier et surtout je me suis senti
différent pendant une heure. Je pouvais enfin me détendre
complètement. J'ai réalisé qu'il est très
dur d'être complètement détendu dans un pays comme
l'Inde. Je ne sais d'ailleurs pas exactement pourquoi bien que j'ai quelques
idées à ce sujet. J'étais surtout ravi de la compétence
et de l'éfficacité avec laquelle tout s'est passé.
Ils nous ont tapé une lettre adressée au Vice-Chancelor
et Registrar de l'Université de Bombay, signée par le Consul.
Lorsque nous avons présenté cette lettre, le Registrar nous
a donné l'autorisation de tourner dans les bureaux de l'université,
ce qui était une véritable source de joie, puisque ces bureaux
seront le décor principal du film ; et que même Bhansali
n'a pas eu l'autorisation pour son film 'Black'.
Nous sommes ensuite allés faire un tour sur Princesse Street, où
nous avons aussi fait une demande d'autorisation pour tourner dans les
extérieurs.
Pour le train, nous allons tourner sans autorisation, le dimanche matin,
quand les wagons sont presque vides. J'ai très peur de la façon
dont Pankaj s'investit dans le projet, il s'investit tellement... En fait,
j'ai des idées très précises sur la prise de vue
et j'attends surtout un travail de conseil et de perfectionnement technique.
Et je crois qu'il veut plutôt exprimer son identité de chef-op.
Je vais attendre un peu avant de le juger trop vite. Mais ses railleries
incessantes me fatiguent et dénotent semble-t-il d'un complexe,
comme s'il voulait devenir le réalisateur à ma place. Je
n'arrive pas à savoir s'il faut lui donner plus ou moins d'encouragements.
Peut-être ne lui en ai-je pas assez donnés... Quand nous
étions dans la rue, je lui ai demandé de faire une photo
d'un bâtiment, alors que je m'étais éloigné,
Mohit lui a dit "You take the photo ?", et il a répondu
"It's Mickael's photo...". Je ne l'ai pas entendu mais je savais
qu'il tournerait comme ça en ayant vu ses films et la façon
dont il essaye toujours de prouver qu'il a autant de culture que moi.
Il mélange en même temps une extrême douceur et parfois
des pointes agressives, qui révèlent je crois un manque
d'appréciation pour soi-même. J'espère qu'en parlant
de tout cela avec lui nous allons pouvoir réussir à tirer
cela au clair.
Mohit est très speed et très fidèle, parfois trop
impulsif dans la parole. Pour donner une idée du coeur qu'ont les
indiens, voici le sms qu'il vient de m'envoyer : "Wen things go wrong
wen sadness fills ur Heart Wen tears flow in ur eyes Always remember 3
things 1) I AM WITH U 2) V HAVE MONEY 3) BAR IS OPEN". Il travail
dans un restaurant et presque tous les soirs je passe le voir pour boire
une bière, manger et préparer le travail. Souvent sa copine
Shali le rejoint, elle travaille avec Bhansali, comme 'Associate Director'.
En ce moment je crois que je suis à la limite du surménage.
Les journées commencent à neuf heures et se terminent à
minuit une heure, j'ai le corps criblé de piqûres de moustiques
et je ne peux même plus manger de poulet pour avoir un peu des protéines,
car depuis quelques jours, le 'Bird Flu', Grippe aviaire a fait son apparition
dans le Maharastra... J'ai vu un spécialiste de la peau qui m'a
dit qu'il y avait du paludisme dans le sud de la ville. Dès que
je me sens faible et que mes jambes ont du mal à me porter je me
dis que je suis déjà touché.


23 : 31
Turmerik, le restaurant où travaille Mohit. Nous
venons de boire un verre avec Ram et Mohit. Ram m'a dit que jeudi, lorsqu'il
est allé au temple (le jeudi est son jour de 'worship'), il a prit
un scenario du film, et il l'a tenu dans ses mains quand il faisait ses
prières à Dieu. Il m'a dit que lorsque quelqu'un travaille
à corps perdu, de bonnes choses doivent arriver.
*
Cette scène se passe dans le temple familial. C'est
un scène très silencieuse, pleine d'une atmosphère
de receuillement, un receuillement semblable à celui qu'on peut
avoir après avoir longuement pleuré, on se sent alors très
près du sol, au ras des paquerettes, on a l'impression d'avoir
six ans... et on a abandonné la barrière que l'on peut créer
parfois face à la dureté du monde. 'Surrendering'...
6. INT. NIGHT. ADITI’S PARENTS’ HOUSE.
PUJA GHAR
Half past eleven in the night. Aditi is praying in front of the family
shrine. We can see her from behind. She says, while remaining still :
- « I swear to you my love, I give you my sincerest word of honour,
that I’ve just, wept and knelt in front of Lord Krishna’s
statue, and asked him that you’ll never cease to love me, that I’ll
always please you a lot, and that you’ll never forget me, because
you cannot imagine, my dear love, the pain you have caused me by your
supreme indifference towards me, that you demonstrated today so clearly.
How you were pushing me away, how cold you were with your little Sweetheart
! I swear on you that all day long I couldn’t accept the idea that
one could cease to love a person whom one has appeared to have loved so
much ! I, at least, can’t. I didn’t eat anything and I didn’t
even have the desire to eat, the only desire I have is to cry (without
even talking about the great desire of being close to you) and I really
believe that I have cried my eyes out because I cannot convince myself
that you could forget me, or cease to love your ‘little baby’.
I’m sure that Lord Krishna will listen to me, because not so long
ago, as I was unhappy, I went to request him that you would always be
my dear friend, and I felt relieved, one could have said that the Lord
was telling me that He would grant my wish… »
We hear her mother’s voice :
- « Aditi, come and serve your father ! »
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Mardi 28 février
01 : 40
J'ai passé une grande partie de la journée
avec Pankaj. Samedi dernier, nous avons une discussion qui a tout éclairé
et qui m'a définitevement rassuré ; Pankaj est certainement
le meilleur chef op que je pouvais trouver ici. Il est intransigeant,
rebel, franc et différent du reste de l'industrie. En fait, il
est devenu la personne à qui je fais le plus confiance. Il a un
jugement et une critique très sévère sur les gens
que je rencontre ; j'ai souvent tendance à trouver tout le monde
bien, et son regard critique me met en garde ; il y a beaucoup de gens
qui paraissent super sympas et qui ne rappellent jamais.
Vendredi dernier, Sanjeev devait me rappeller à midi pour me faire
visiter un appart qu'il possède pas loin de là où
j'habite (toujours le même endroit...) A midi trente je l'ai rappellé,
son téléphone n'a pas répondu de la journée.
Depuis lors, je n'ai pas réussi à le joindre. Ce même
vendredi, Anand Parashar nous a rejoint au Barista Café alors que
nous étions en train de bosser sur le script en hindi. Il est production
manager, et m'a dit de manière formelle qu'il faisait partie de
l'équipe. Nous avons pris RDV pour dimanche à 2 pm pour
une réunion de production.
Dimanche, nous étions tous là sauf lui. J'ai éssayé
de l'appeller une dizaine de fois, parfois on avait la sonnerie et puis
il était éteint. Le soir, je lui ai envoyé un sms
et il n'a jamais répondu. Le contact avait pourtant super bien
passé et tout le monde l'avait trouvé sympa. Je ne comprends
pas ce type de comportement. Les gens s'enfuient sans faire face à
ce qu'il ont provoqués. J'aurai préféré qu'il
me dise qu'il ne pouvait pas faire le film, et que Sanjeev me dise qu'il
ne pouvait pas louer son appart, au moins j'aurais su à quoi m'en
tenir. Cette absence de réponse est non seulement insultante, et
elle vous laisse dans le flou complet...C'est ce qui fait que je puisse
travailler avec Pankaj, car il me dit toujours ce qu'il pense, et je lui
ai aussi dit la vérité, en plus, il a vu sur cette page
ce que j'avais écrit, aussi, lorsqu'on a rien à cacher,
on peut 'clear out the fears', comme il dit. Au fond, même si la
vérité est parfois blessante ou difficile à assumer,
elle vaut tous les mensonges et tous les silences. Je me suis rendu compte
ainsi que les peurs que j'avais vis-à-vis de lui n'étaient
pas fondées et qu'il n'avait aucune intention de devenir le réalisateur
à ma place. J'ai vu que le plus important est de travailler sur
des choses concrètes plutôt que de projeter et de fantasmer
intellectuellement ; ainsi du travail sur la lumière qui nous a
bien occupés au vu des photos des bureaux de l'université...
C'est un peu comme au théatre, si on pense qu'on va aller sur la
scène, on a très peur, si on va sur la scène sans
se poser de questions, alors tout se déroule dans l'instant et
on a pas eu le temps d'avoir peur, même si le trac demeure. De même
pour mes peurs par rapport à lui, nous n'avions pas vraiment commençé
le travail concrètement. Je me suis rendu compte que le fait qu'il
soit là était prépondérant, car même
si nous ne sommes pas d'accords, il est important de pouvoir se confronter,
c'est je crois ce qui permet de sortir de ses propres idées pour
les remettre en question. Tant d'habitudes et de réflexes nous
conditionnent, et ce la devient particulièrement prégnant
lorsqu'on est dans un pays si lointain. Je me rend compte qu'il est très
difficile d'arrêter de manger des spaghettis. Je vais tous les jours
à Pizza Hut pour manger le même plat de spaghettis...et je
ne m'en lasse pas.
En attendant, Ram va prendre en main la production. C'est vraiment un
type bien et au moins il ne fera pas de coup tordu au dernier moment.
Nous avons fini hier la traduction en hindi et demain je commence les
premières répétitions avec les acteurs en anglais.
Je vais déjà les faire se rencontrer. Rajeev est un type
de 32 ans, il était prêt à tout pour avoir le rôle.
Ayant pris l'habitude des retournements de situation, je lui ai posé
des questions très pragmatiques sur ses motivations réelles
à s'investir dans le projet. Nous sommes tombés d'accord,
et je crois que c'est un type bien (encore une fois, je vais demander
à Pankaj...) Il n'a pas trop idée du genre de cinéma
qui m'anime - contrairement à Vandita qui a une vision là-dessus
- ses références étant très commerciales.
Pour donner une idée de la façon dont les gens projettent
leur carrière à Bollywood, voilà un passage qu'il
m'a envoyé aujourd'hui pour sa bio-filmo :
"FOR ME CINEMA is life ,i too want money ,fame but as a byproduct
from acting.I want to make my mark in cinema as an actor whose film when
released r seen by every section of society+[layman ,heman ,sheman,pusedo,intellect,so
called critic,and real critics and all those who love cinema].
i want to be the INTEGRAL PART OF CINEMA which make people get up,feel
happy and come from there home to theatre,juggling there daily routine
to watch the film,yes ofcourse i be the part of that movie always AMEN."
17 : 00
Ce soir, Vijay va nous envoyer la version hindi complète.
Nous avons passé beaucoup de temps à
travailler dessus cherchant les équivalents en hindi les plus
proches possibles du portugais, français et anglais. Par exemple
à la fin de la séquence 8, il est écrit en français
:
Um beijo só durando todo o temp que ainda
o mundo tem que durar, do teu, sempre e muito teu
Un seul baiser de toute la durée du monde, de ton, toujours et
bien à toi,
A single kiss lasting the lifetime of the world, from yours, always and
very much yours,
Pour l'hindi nous avons trouvé une expression
qui veut dire en anglais :
One long and endless Brahma's period kiss...
Brahma est un Dieu du panthéon indien, le Dieu
de l'architecture, il est le dieu de l'univers, le Créateur, une
temps pour Brahma est la durée du monde...


Ce matin, nous avons fait la première lecture
du script complet en anglais avec Vandita et Rajeev. Vandita m'a posé
beaucoup de questions, elle a besoin d'avoir une vision claire sur l'action,
elle m'a dit que lorsque elle a une question qu'elle a oublié de
poser, cela lui reste en tête et l'empêche de travailler correctement.
Ils essayent aussi de voir ma vision.
J'ai commencé à créer des nouvelles situations en
fonction des lieux dans lesquels se déroule l'action. Le fait d'avoir
vu les lieux en live m'a donné pleins de nouvelles idées
qui rendent le récit plus concret. Les bureaux de l'Université
sont vraiment vastes et riches, pleins de détails... Samedi, nous
sommes allés faire des photos, et nous avons eu du mal à
en démordre avec les fonctionnaires indiens qui s'indignaient que
je prenne des photos dans leurs bureaux, nous devions à chaque
fois montrer la permission signée du 'Registrar'. Le projet se
monte en partie sur le fait que je sois francais et produit par le Fresnoy.
Je suis considéré comme un invité et les indiens
sont flattés que je veuille faire un film dans leur ville. Pankaj
m'a dit qu'il admirait le fait que je sois venu seul, de si loin, avec
un si petit budget. Ma présence est donc requise dans toutes les
réunions où nous devons rencontrer des gens importants.
Ce qui devient très dur, car j'ai surtout envie de passer mon temps
avec les acteurs et à penser la mise-en-scène. Les repérages
m'ont fatigué et je ne suis pas pressé de retourner en faire...
J'ai fait des photocopies des 'notes sur le cinématographe' de
Robert Bresson que j'ai donné aux acteurs. Je leur ai montré
des passages de 'Pickpocket', et j'ai été à l'occasion
frappé par la façon dont Bresson met en place les gens dans
le métro. Il ne montre pas l'espace du métro, mais compose
avec la foule. Après les repérages de dimanche, j'ai pris
un nouvel axe pour le train qui s'approchait justement plus de cette idée
de foule, en rapport avec la tonalité affectives des dialogues
qui seront tournés dans le train.
Vendredi, alors que nous étions de retour du Sud avec Mohit, j'ai
pris des photos dans le train qui était 'over-crowded', je me suis
rendu compte qu'il était vraiment intérressant de jouer
avec les corps et l'abscence de visibilité que cela impose. Je
commence à comprendre que cette absence de visibilité est
essentielle au film, à l'image de la scène de la fenêtre...
Par ailleurs, il est très étrange de voir comme les gens
se précipitent pour sortir
et pour rentrer dans le train.







Le train local, qui correspond au RER parisien, offre
de bien meilleures possibilités filmiques. Ils y a plus d'espace,
moins de régularité, et un rapport au cadre plus direct,
comme en témoigne l'absence de porte qui permet de voir le paysage
défiler directement. Ce point est important. Car il dénote
de la moindre importance que donnent les indiens à la survie. Et
par là, de l'extrême importance que nous occidentaux post-chrétiens
lui donnont. Notre civilisation se construit sur l'idéal de la
survie, toutes les inventions sont censées prolonger la vie humaine,
censées éloigner la mort. Le christianisme insiste beaucoup
sur la notion de vie éternelle, alors que les religions orientales
se basent sur la notion de cycle. Alors qu'il n'y a qu'une vie pour les
chrétiens ou athéistes, il y a un nombre illimité
de vies pour les orientaux.
à suivre...
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