FÉVRIER 2

 

 

 

ADITI SINGH

 

 

 

Jeudi 16 février 2006

10 : 22

"Cézanne : à chaque touche, je risque ma vie."

"Metteur en scène ou director. Il ne s'agit pas de diriger quelqu'un, mais de se diriger soi-même."

"Pas d'acteurs.
(Pas de direction d'acteurs.)
Pas de rôles.
(Pas d'études de rôles.)
Pas de mise-en-scène.
Mais l'emploi de modèles, pris dans la vie.
ÊTRE (modèles) au lieu de paraître (acteurs)."

"Une image trop attendue (cliché) ne paraîtra jamais juste, même si elle l'est."

"NI METTEUR EN SCÈNE NI CINÉASTE, OUBLIE QUE TU FAIS UN FILM."

in Notes sur le cinématographe, Robert Bresson, Ed. Folio

*

Matinée calme.
Bhavini a quitté l'équipe à cause d'une mécompréhension, elle a cru que ses frais personnels n'étaient pas pris en charge.
La production exécutive va être gérée par Puja et son assistant Praveen. Nous avons repoussé le tournage du 10 au 14 mars, car elle sera à Londres avant.
Je suis vraiment ravi de son soutien et ne pouvait espérer mieux. Vijay Pundith a finit de traduire le scénario en hindi (en écriture Dev Nagiri), et je suis en train de plancher sur la version anglaise. Samta va faire de son côté une traduction en hindi roman script et ensuite nous ferons un atelier pour faire la traduction finale dont une version sera en anglais/hindi roman script et l'autre avec les dialogues seulement en hindi.
Je suis quasiment sur que c'est Vantida qui doit être Aditi, dès que je l'ai vu, j'ai vu en elle Aditi et je ne crois pas qu'il puisse en être autrement. Nous avons fait des lectures au café Mandega, mais nous étions tous fatigués et cela n'a pas été idéal.
Je touche du bois pour qu'elle accepte car elle n'est pas une amateur et les conditions budgétaires risquent de la décourager. Je ne suis vraiment pas comfortable à négocier le talent humain. Je vais à présent confier toutes ces questions à Praveen qui sera leur interlocuteur direct.
Bien qu'il n'ait pas d'expérience, j'ai demandé à Mohit d'être mon assistant le plus proche, il a la personnalité parfaite pour ce rôle. Il est rapide, efficace, fidèle et trustworthy.
Ce matin en pensant à Bhavini, je me demandais ce qui se passe dans notre esprit lorsqu'une personne qui est comme une amie, devient soudainement étrangère. Elle semble différente. Lorsqu'un visage nous est familier, on interroge plus sa légitimité, sa valeur, on exerce plus de jugement. Mais parfois, un interêt égotique est menacé et tout un mécanisme de défense se met en marche et la personne change complètement, car au fond, nos relations sont trop basée sur l'interêt. Elles ressemblent à des transactions commerciales. D'où le fait que la tendresse permet certainement de court-circuiter ce système. Je crois qu'il y a une grande part de parano dans une réaction comme celle de Bhavini, la relation change du tout au tout trop rapidement, il y a quelque chose de louche derrière... Du coup, depuis cela, j'ai l'impression que l'on me percoit ici comme le "Frenchman", je me sens vraiment étranger, et je paranoïe aussi, je me dis que tout le monde est intérressé et j'ai l'impression que tout le monde peut se retourner à tout moment sur la moindre imcompréhension qui menacerait les interêts de la transaction.

 

Vendredi 17 février

11 : 33

J'ai finis la version anglaise du script avec l'aide de Heena, une prof de français. Je suis assez content, cela a vraiment été un plaisir de travailler là-dessus, je crois que nous avons fait une traduction plus proche du portugais que le francais !
Voici un extrait ci-dessous :

4. INT. NIGHT. RAJIV’S APPARTEMENT.

Rajiv is smoking a cigarette. He lives in a high rise building, at the 20th floor. From the window we can see the whole city of Mumbai. Mahendra enters and gives him a letter. Rajiv gives him a tip and asks him to wait. Mahendra sits and waits. Rajiv reads in a low voice :

Are you going to wait for me tomorrow, at the exit of the office ? Then, be careful where you’re going to wait, and don’t approach me directly, because my former lover has learnt where the office is, and he came to say that I should leave even though it was only five o’clock, he said he was coming on behalf of my sister, but it’s a lie. He’s always following me, even today he spoke to me in Colaba, he had been waiting for me, he wanted me to have lunch with him and followed me up to the office. He says he just wants to see the person I prefer, but he says it in a threatening tone that I don’t like at all, and actually, he’s half mad ; we have to be careful. I can’t write anymore even if I want to, because it’s one thirty in the morning and my father is grumbling that I should go to bed. I have not confided in my sister, it’s she who has found out my secret…

He leaves the letter and starts to write slowly.


J'ai aussi traduit un poème que Fernando Pessoa a écrit quelques mois avant sa mort, en 1935. Vijay Pundith va en faire une traduction, nous pensons l'utiliser pour une chanson :

All the love letters are
Ridiculous.
They would not be love letters if they were not
Ridiculous.

I have written in my youth, love letters,
As the others,
Ridiculous.

The love letters, if love exists,
Must be
Ridiculous.

But, at last,
It is the people who never write
Love letters
Who are
Ridiculous.

How I would like to come back to the time when I used to write
Without knowing it
Love letters
Ridiculous.

The truth is that today
My souvenirs
Of these love letters
Are
Ridiculous.

(All the excessive words,
All the excessive feelings,
Are obviously
Ridiculous.)

Fernando Pessoa, 21 octobre 1935

Vijay Pundith a beaucoup aimé mes films et veut travailler sur le projet. Il a déjà réecrit avec ses mots le scénario et c'est la meilleure version hindi jusqu'à présent. Je suis très content car c'est vraiment quelqu'un de bien, et qui a un sens artistique engagé. S'il était un peu plus jeune, j'aurai bien aimé qu'il fasse le rôle de Rajiv... En attendant, c'est lui qui va écrire la version Dev Nagiri (écriture indienne) du scénario.

 

Samedi 18 février

06 : 25

Hier, nous sommes allés faire des repérages dans le sud de Bombay avec Pankaj. (Nous vivons dans la banlieue nord, qui n'est pas comme celle de Marseille...). Nous sommes allé dans une grande librairie où l'on ne trouve aucun livre de Pessoa, et en prenant un Kashmiri Kawa Tea (qu'on trouve surtout dans le nord de l'Inde), nous avons attendu Vrushali, une amie de Sophie Paris (qui a programmé la rétrospective de cinéma indien à Bruxelles). Lorsqu'elle est arrivée elle a avoué qu'elle était en retard car elle a regardé le bonus sur le dvd du film chinois 'Hero' dont nous avons vu l'affiche plus tard dans la journée.

Nous avons ensuite pris un taxi pour commencer les repérages. En tournant dans le centre-ville. Nous cherchions des extérieurs, et la réflexion est venue qu'au lieu de chercher des intérieurs il valait peut-être mieux commencer par des extérieurs.
Voici un extraits de la description des décors que j'ai donné à Praveen et Rujuta :


SETS


INDOORS SHOT IN THE STUDIO/OR ACTUAL LOCATIONS

Kumar Company Office


Kumar Company is an import-export company located in Mumbai. The main product they export to the West is Bindis.

Adhiti’s parents Bunglow

It’s a middle-class family Bunglow, a traditionnal indian style furnitures since the family is traditionnal. The action is mainly situated in Aditi’s room, she’s sewing on her desk facing the window. From the window we can see a urban landscape with a local train railway in the background (facultative). Sometimes, Rajiv crosses this landscape to see her. There is a scene with the Puja Ghat as well.
We could also have the dinning room, with a dinner scene...

Rajiv’s appartment

This appartment is located in a high rise building, at the 15 th floor. There are big windows from which you have the view on the city of Mumbai. The appartment is recent and the furnitures are contemporary, mixed between the indian artist style of interior and the western style. The props and paintings on the walls shows of someone who likes art and has refined tastes, he has reproductions of paintings by Kandinsky, Matisse and Cézanne ; he has also a library of old books of philosophers and writers.

Local Train

One compartment of a 2nd class train, we can see the urban landscape from the window.

OUTDOORS SHOT ON ACTUAL LOCATIONS (the outdoors are not mentioned in the script)

Exit of the office, Street

Sometimes, Rajiv waits in the office's street that Aditi finishes her work.

Adhit's Bunglow


Shots of the Bunglow, we can see her room's window.

There will also be diverse straight shots of the surroundings of the places in which the action takes place, these shots won't have any actors, they will be more of a realistic style...

*

Nous cherchions donc des extérieurs susceptibles d'être utilisés pour la sortie du bureau de Kumar et de la maison d'Adhiti. Je ne sais pas encore si nous allons tourner des scènes avec les acteurs en extérieur. Je suis assez attiré par l'idée de mettre des plans des extérieurs entre chaque scène de lecture, et d'utiliser le son de la rue comme musique. Je ne supporte pas les films qui utilisent la musique à tout va, imposant au spectateur des émotions qu'il n'a pas demandées, le privant de faire réellement l'expérience du cinéma.

"Pas de musique d'accompagnement, de soutien ou de renfort. Pas de musique du tout.
Il faut que les bruits deviennent musique."

"Sois sûr d'avoir épuisé tout se qui se communique par l'immobilité et le silence."

"Batis ton film sur du blanc, sur le silence et l'immobilité."

"Combien de films rafistolés par la musique ! On inonde un film de musique. On empêche de voir qu'il n'y a rien dans ces images."

"Réorganiser les bruits inorganisés (ce que tu crois entendre n'est pas ce que tu entends) d'une rue, d'une gare de chemin de fer, d'un aérodrome... Les reprendre un à un dans le silence et en doser le mélange."

"Trouver une parenté entre image, son et silence. Leur donner l'air de se plaire ensemble, d'avoir choisi leur place. Milton : silence was pleased."

"Si l'oeil est entièrement conquis, ne rien ou presque rien donner à l'oreille. On ne peut être à la fois tout oeil et tout oreille."

"Lorsqu'un son peut remplacer une image, supprimer l'image ou la neutraliser. L'oreille va davantage vers le dedans, l'oeil vers le dehors."

"Il faut qu'images et sons s'entretiennent de loin et de près. Pas d'images, pas de sons indépendants."

"Musique. Elle isole ton film de la vie de ton film (délectation musicale). Elle est un puissant modificateur et même destructeur du réel, comme alcool ou drogue."

in Notes sur le cinématographe, Robert Bresson, Ed. Folio

*

En voyant cette photo, j'ai eu l'idée de commencer le film sur un plan pris depuis l'arrière d'un taxi, avec les titres utilisant des polices comme celles-ci. Et puis je me suis ravisé en pensant que cela n'avait rien à voir avec le sujet. Depuis le début, je veux mettre la séquence de crédits avant le film, sur un fond de texture neutre. Lorsqu'on fait des repérages, on a plein d'idées, le plus difficile est de savoir conserver la cohérence d'ensemble ; car il est très difficile de savoir à quoi va ressembler le film quand il sera finit.

Dans sa note pour "Chroniques d'Anna Magdalena Bach", Jean-Marie Straub explique qu'il concoit son découpage technique à l'avance, de façon à ne plus avoir d'intentions au tournage. Il pense que le découpage est un travail préparatoire qui doit être fait en chambre. Ce passage m'a beaucoup marqué car on est toujours la cible de dix milles idées qui nous perdent lorsqu'on est sur les lieux. Je trouvais qu'il y a une grande justesse à ne pas être dans l'intention directe d'exprimer quelque chose. Et je rapprochais cela de l'art japonais de l'ikebana, quand on compose un ikebana, on doit abandonner ses intentions de faire beau ou d'être le plus grand ikebaniste du monde. Je crois qu'il en est de même quand on fait un film, si on se prépare à faire le plus beau film du monde, on court vers le bide...

*

"Ne penses pas à ton film en dehors des moyens que tu t'es fais."

"Le réel n'est pas dramatique. Le drame naîtra d'une certaine marche d'elements non-dramatiques."

"Il faut que ton film décolle. L'enflure et le pittoresque l'empêchent de décoller."

"La précision du but expose à des tâtonnements. Debussy : J'ai passé une semaine à me décider pour un accord plutôt que pour un autre."

"L'oeil sollicité rend l'oreille impatiente, l'oreille sollicitée rend l'oeil impatient. Utiliser ces impatiences. Puissance du cinématographe qui s'adresse à deux sens de façon réglable."

"À tes modèles : "parlez comme si vous parliez à vous-mêmes." MONOLOGUE AU LIEU DE DIALOGUE.

in Notes sur le cinématographe, Robert Bresson, Ed. Folio

*

10 : 48

La première chose qui m'a frappé lorsque nous avons regardé les photos que Pankaj a pris, c'est qu'il prend toujours en contrejour, ce que l'on appelle 'backlight'.

J'ai trouvé ça intérressant car je ne prend jamais de back light, plutôt en front light (dans le sens de la source) ou side light (de côté). Par exemple voici ci-dessous la même rue prise par Pankaj, et ensuite comment je lui ai demandé de la prendre.

Ci-dessous, une photo typiquement dans le style Pasolini, nous avons évoqué le premier plan de 'Medea' qu'il connaît.

Cette rue s'appelle St-Francis Xavier Street, et on peut voir une église chrétienne au fond.

"Vaincre les puissances fausses de la photographie." R.B.

Nous avons pensé utiliser des grilles similaires pour la chambre d'Adhiti quand Rajiv lui fait des signes.

Voici un building qui ressemble à celui dans lequel vivra notre personnage, Rajiv.

En continuant nous sommes arrivés sur un carrefour intérressant, où l'on avait un mélange entre plusieurs sortes d'architectures.

Sur cette vue, nous avons été attirés par le batiment en triangle au fond de la rue qui fait penser à New York.

Nous sommes entrés dedans et avons frappé au deuxième étage. Un homme agé nous a ouvert, Pankaj lui a dit que nous étions des étudiants de l'Institut du Filml et que nous cherchions une location. Il nous a laissés entrer et laissés faire des photos. Les vues suivantes sont faites depuis le deuxième étage que l'on voit sur le bâtiment.

10. INT. NIGHT. RAJIV’S APPARTEMENT.

Rajiv is in his appartment smoking a cigarette. Mahendra enters and gives him a letter. Rajiv gives him money and Mahendra leaves. Rajiv begins reading loudly :My forever beloved Rajiv, as I’m almost always sewing at the window, I see who’s passing by, but it could happen that I don’t see you, so when you pass by, take one or two rounds of the square until I see you ; because I always have the thought of seeing you, so I’m half turned toward the street to see you. You know I want to see you everyday.

Aditi « Pereira » (if only that could be possible !)

Aditi attend Rajiv, constamment tournée vers le carrefour. Parfois, il arrive au milieu de la foule, il lui fait des signes et elle le voit. Alors ils vivent un moment privilégié.

Il vient aussi de ce côté, le film n'étant quasiment pas découpé au niveau du montage, fera des sortes de split-screen en prenant en faisant intervenir dans le cadre différentes actions comme ce restaurant en haut à droite et ce dentiste en haut à gauche.

Ces images montrent deux réalités dans un même cadre : la réalité que l'on voit et celle que l'on voudrait (would like to) voir.

J'ai demandé à Pankaj de prendre cet étalage depuis le taxi, le genre de photo que je n'oserai jamais faire ; lorsque nous avons regardé les photos ensemble le soir, je lui ai dis que je ne savais pas comment aborder ce type d'élément dans la rue. Il m'a répondu qu'il ne fallait pas le cacher, ni se focaliser dessus comme c'est le cas sur la photo, c'est juste une partie de la rue. Il reproche aux films de Bollywood de ne jamais montrer la réalité.

*

19 : 45

Cet après-midi.
Audition de plusieurs acteurs. Le plus convaincant ayant été Kumud Mishra. Sa lecture n'a pas essayé de faire dans les sentiments, et son contact vraiment sympa ; il me fait penser à Lars Von Trier quand il sourit. Il est acteur professionnel de théâtre et se produit souvent au Prittvi theatre de Juhu. On sent qu'il est habitué à gérer sa présence physique à l'espace, qu'il connaît sa physionomie. Car de manière très naturelle, il prend des poses qui rendent bien. Reste à savoir si c'est ce qu'il faut pour le rôle de Rajiv. Je crois qu'il faudrait dans l'idéal trouver quelqu'un aux traits plus fins.

Vandita était en train de lire le script en anglais. Nous avons ensuite parlé pour tenter de mettre au point les modalités de sa participation au projet. Pendant la discussion, j'ai fais quelques photos qui m'ont convaincu qu'elle était Aditi. Elle a surtout tourné dans des pubs, et continue d'en faire. Cela étant très bien payé, son agent l'a mise en garde contre le genre de projet comme Aditi Singh qui ne rapportent pas grand-chose. Heureusement, elle est intérressé par le contenu artistique et je crois que nous allons réussir à nous entendre.

 


Mardi 21 février

11 : 18

Je vois la date et dire que ça passe vite.
Je commence à m'habituer à ce que les gens sont toujours en retard et maintenant je les fait attendre, comme ça, je ne perds pas mes nerfs en RDV inutiles. J'enchaîne les RDV et les rencontres, une équipe solide est en train de prendre place.
Nous avons fait un atelier dimanche pour traduire en hindi. Nous avons pris de 11h à 5 pm pour traduire les deux premières séquences. J'ai insisté pour que l'on s'arrête et discute tous les mots délicats. Ils se sont arrachés les cheveux pour trouver des correspondances en hindi aux phrases alambiquées de Pessoa et Ofélia.
Vijay et Vrushali m'ont dit qu'ici dans l'industrie, les réalisateurs donnent leur script à traduire et ne vérifient même pas. Le gros problème qui s'impose à chaque fois, c'est que chaque personne qui s'y essaye exprime ses propres émotions sur le texte, perdant le 'feel' du texte original. Aussi, le travail d'atelier, ouvert, est-il destiné à ce qu'il n'y ait pas une personne qui ajoute ses émotions sur un texte qui en a déjà assez et de manière cohérente. Il se passe une dynamique entre les différents points de vue et sensibilités qui permet de sortir de la simple expression personnelles. C'est le même travail que je fais avec les acteurs qui commencent toujours à vouloir exprimer le contenu. Pankaj qui comprend un peu le francais m'a dit que l'hindi était plus proche du français que l'anglais. Aussi, notre version hindi sera vraiment fidèle au texte portugais que nous consultons pour chaque mot douteux.
Je suis vraiment heureux d'avoir rencontré quelqu'un comme Vijay Pundith qui accepte de travailler dans ces conditions ouvertes.

17 : 18

Hier, Rambhavan, assistant réalisateur, a rejoint l'équipe. Il a de l'expérience dans les séries télé. Il va donc pouvoir aider Mohit pour le travail d'organisation, car Mohit manque un peu d'expérience. Nous avons déjeuné ensemble à midi, et planifié les prochains jours et les prochaines étapes de travail.

Hier soir, j'ai rencontré une autre actrice, envoyée par Shiv, l'astrologue, Vaibhavi. Elle avait une voix intérressante. Elle a commencé des lecture en hindi, puis je lui ai demandé de lire en portugais puis en francais, même si elle ne comprenait pas la langue. Elle n'était pas comfortable et j'ai commencé à trouver qu'elle s'approchait du ton, de l'état d'esprit juste. Elle commencait à abandonner des points de repères, ce qui est dur à faire dans sa propre langue.

Aujourd'hui rencontre avec un jeune acteur, Sumeet Pal Sharma (signe astologique : lion), grand et rigolo. Une démarche assez élégante. On sent qu'il a été modèle et cela me gêne. Je voudrais que l'acteur qui joue Rajiv ne soit pas un mannequin...

Puis ensuite, Shekbar Jaiwal, un ancien étudiant du FTI, en réalisation dans la même promo que Dhiraj. On voit d'emblée que c'est quelqu'un de très intelligent, sensé et sage. Je lui ai expliqué le projet en détail sentant qu'il en cernait tous les aspects. Je suis plus que ravi de l'avoir rencontré ; on sent que c'est quelqu'un sur qui on peut compter et qui est autant pertinent pour le côté artistique que pratique.

Alors que j'étais en RDV avec Shekbar, je recois un coup de fil de Praveen qui me dit que son budget atteint 10 lack rupees, (1million rs/20 000 euros) et que leur compagnie prendra 2000 euros pour le travail de production. Il me disent de demander plus d'argent à mes producteurs, je lui explique que le budget est fixe, l'argent ne vient pas d'un producteur mais d'un financement public. Je suis un peu éffondré alors que j'avais tellement compté sur leur participation, cela m'enlevait tellement une épine du pied ; j'avais bien précisé le budget et expliqué que tout le monde s'engageait sur une base amicale. Au fond, tant mieux, je rencontre de plus en plus de gens sympas qui comprennent le sens de ce projet. J'étais vraiment mal à l'aise, et je lui ai dis que le fait que je recoive ce téléphone quand il est là veut dire qu'il doit peut-être s'occuper des aspects de production. C'est ce que cela veut dire, symboliquement. Il a compris ce symbolisme et était d'accord. Il va aussi demander à quelqu'un qu'il connaît si cette personne veut bien s'en occupper. Il m'a dit qu'à Bombay, il ne faut jamais faire confiance aux gens qui sont dans la production...

 

Mercredi 22 février

10 : 39

Réveil difficile au milieu de rêves étranges.
Demain se termine mon premier mois dans cette Guest Room où je suis depuis le 24 janvier. Je suis vraiment content de la quitter tant les conditions étaient abominables et les propriétaires des mauvaises personnes. Vinod, dont on trouve la description plus tôt est un personnage vulgaire et dont les deux seules motivations dans la vie sont le sexe et l'argent. J'ai pris des photos des affiches de ses films pour donner une idée du personnage.

Il loue ces chambres avec sa maîtresse qui est une actrice de Bollywood ratée, et qui essaye de mener le train de vie de star. Aussi, je redoute qu'ils ne me rendent pas mon deposite de 100 euros...
Je ne sais pas encore où je vais aller. J'attends des réponses, mais pour l'instant c'est le vide complet.

Aujourd'hui nous allons faire des repérages dans le sud, j'espère que personne ne sera en retard. En plus, ici, l'ambiance est shanti 'tranquille', on prend son temps (il y a quand même des gens qui sont speed)...

Je suis vraiment tendu car Divya, la co-propriétaire de ma chambre ne veut pas me rendre mon deposit de 5 000 rupees. Je veux vraiment partir de là dès demain, car cette endroit est vraiment horrible et ces gens mesquins. Je dois visiter une appart pas loin demain midi, dont la location est la moitié du prix...

23 : 12

Nous sommes donc partis en repérages ce matin. Rambhavan est arrivé avec 10 mn d'avance, je lui ai dis qu'il était un don du ciel. Il attire la sympathie dès la première rencontre et même Pankaj qui en général est plutôt réservé dans son jugement a dit qu'il était un type bien.
Pankaj et Mohit sont arrivés à 11h20 avec 20 min de retard, ce que je prévoyais... malgré nous avons été super speed toute la journée et c'étaient presque eux qui me pressaient pour que nous ne perdions pas de temps.
Nous avons tout d'abord vu des maisons-bunker de forme carrée au bord de la nationale qui traverse Bombay. Je disais que j'aimais bien cette forme carrée typiquement indienne et en même l'extérieur délabré.
Ils m'ont ensuite amené dans un endroit qui a un 'catholique feel', à Bandra. Il y a là tous les gens de Goa qui se sont installés. Il y a des croix dans les rues.

11. INT. LATE AFTERNOON. ADITI’S ROOM.

We can read in dev nagiri :

Listen, my girl :
I can’t see clearly into the future.
I mean : I don’t what will happen to both of us, besides, given the way you concede to all the influences of your family and have a different opinion from mine for everything.
Earlier, you were more docile, more tender, more in love.
And so…
Tomorrow, I will pass by at the same time, will you be able to show yourself at the window ? Always and very much yours,
Rajiv

Aditi is in her room, sewing, facing the window. Rajiv enters the frame. Walks across the place ; after fifteen seconds, Aditi raises her eyes and notices him, she gets up and goes to the window. Rajiv makes faces and little signs with his hand before going down the street jumping like a child in front of every house entrance. Aditi is laughing.

Nous cherchions donc une vue sur la maison d'Aditi d'où l'on verrait sa chambre, une rue piétonne où Rajiv passe pour la voir et lui faire des signes. Ceci étant directement inspiré du 'namoro' entre Fernando et Ofélia. Aditi étant d'une famille 'middle-class', il faut que l'intérieur soit 'middle-class' et que le contexte y corresponde.
Ils m'ont expliqué qu'à Bombay, même dans les quartiers chics, les maisons semblent être pauvres vues de l'extérieur et l'intérieur est riche. J'ai trouvé cela intérressant, et nous avons ris en pensant que le public occidental ne comprendrait pas ou croirait au faux-raccord.

J'ai trouvé cet endroit trop intimiste, pas assez urbain, on se croirait à Goa, et le 'feel' trop chrétien. J'ai demandé si on ne pouvait pas trouver un quartier dont le 'feel' serait hindou puisque Aditi est une Penjabi et qu'elle est hindouiste.

*

Mohit conduisait la voiture le téléphone portable à l'oreille. Un policier en moto l'a vu et nous a arrêtés. Mohit a tenté de le corrompre ('bribe'), mais le policier demandait 500 rs, alors que l'amende en vaut 600 rs. Il demande autant car sinon, il faut aller au commissariat pour payer. Heureusement, Ram avait sa carte de la BBC, il est ressorti avec Mohit et en présentant la carte, l'amende est descendue à 150 rs. Pourquoi ? Car les policiers ont peur des journalistes et des gens de la télé, car on voit souvent à la télé et dans les journaux des policiers en train de prendre des 'backchichs' et cela leur vaut des suspensions. Pourtant, tous les policiers de la ville marchent comme ça.

*

J'ai fait une description des bureaux requis à Ram, et il a pensé aux bureaux de l'université de Bombay. Nous cherchions des bureaux au look ancien et usé, dont l'ambiance correspondrait aux formats des lettres. Pour rappel, la fin de la note d'intention en francais.

Visuellement, le film mettra en scène deux monologues, car les amoureux seront presque toujours seuls à l’écran, je ne montre leur entourage que par des voix et des sons hors-champ, à l’exception du coursier qui véhicule les lettres. Le seul lieu où on les verra ensemble sera le train, qui est un lieu public et transitoire. Je pars du principe qu’on ne peut tomber amoureux à moins de se sentir seul. Aussi, ce qui m’intéresse dans la situation où je montre Rajiv et Aditi, c’est qu’il s’agit avant tout de deux solitudes qui dialoguent en dehors de la représentation sociale. On pourra comprendre ce qui se passe autour à partir de ces situations d’intérieur. Entre ces scènes d’intérieur, il y aura des plans fixes des lieux qui encadrent le récit, des plans sans acteurs et accompagnés d’une musique légère qui indiqueront un intervalle temporel.
Le film sera uniquement fait de plans fixes et les murs des intérieurs seront blancs, comme une feuille blanche. La lumière sera peu contrastée et homogène laissant peu de place au noir et aux parties sombres des décors. Les lettres ne seront montrées qu’une fois dans le film, car le plus important sera de capturer les mouvements des visages et les gestes des corps disant le texte. La frontalité des points de vue, la longueur des plans et la précision du texte chercheront ces moments où les acteurs perdent la conscience de soi et s’abandonnent au texte, découvrant la matière dont ils sont faits, que Bresson appelle le « cœur du cœur ».

Nous sommes arrivés dans les bureaux qui ressemblaient exactement à la vision que j'en avais. Le bâtiment de style anglais, est fait de longs couloirs parcourus de casiers verts foncé. Il y a des entrées qui donnent sur environ 8 bureaux et de l'autre côté des ouvertures donnent sur une rue de librairie. Ces librairies sont en fait des stands remplis de livres et de magazines d'occasion. L'ouverture sur l'extérieur est donc parfaite.
Les bureaux sont le lieu idéal pour y situer une correspondance amoureuse : délabrés, foisonnants de papiers, en colonnes très hautes sur tous les bureaux, il y a même dans un un petit temple avec des statuettes et du papier plastique de couleur rouge vive. Certains ont une entrée similaire à celle des saloons, avec deux portes battantes. Je voyais déjà les acteurs pousser les papiers pour y poser leurs lettres d'amour. En fait, le lieu est tellement ancien que l'on y imagine pas un 'namoro', et de ce fait, la beauté du texte sera mise en valeur. Dans le couloir passe un jeune garçon avec un plateau pour porter le thé. Voilà Mahendra, le jeune coursier 'peon' de la compagnie. Il a un pas leste, une allure frêle et ne regarde pas sur les côtés. J'ai dit que l'on devrait essayer de lui demander s'il accepte le rôle, car il est inutile d'entraîner un acteur à avoir le rythme et la même gestuelle quand la sienne est tellement authentique 'genuine pace'. Nous avons déjà repéré comment nous pourrions passer d'un bureau à l'autre sans faire de travellings mais en plans fixes.
Pankaj a vu un film de Ozu qu'il a fait au début de sa carrière. Il a ensuite vu le remake qu'il a fait trente ans plus tard en couleur. Dans le remake, Ozu a supprimé tous les mouvements de caméra, travellings et panos, pour tout faire en plans fixes. Je trouve cette histoire très belle et nous l'avons racontée à Ram.
Le lieu étant des bureaux gouvernementaux, nous n'avons pas pu faire de photos, seulement de l'extérieur, ce qui donne déjà une idée de l'architecture (malheuresement, nous les avons faites du côté jardin...)

Les intérieurs sont très concrets et réalistes, ce qui est du coup intérressant pour avoir le décalage entre le texte et le contexte. Puisque les gens ne parlent pas comme ça...

*

5. INT. AFTERNOON. LOCAL TRAIN.

Rajiv and Aditi are sitting side by side in the train. Rajiv :

You can’t imagine how much I miss you when I’m ill, dejected and sad. The other day, when I told you about my sickness, it seemed to me that this subject was annoying you ; that all this didn’t matter to you. I can understand that you, who has good health, you don’t care about another’s suffering, even when these others are, for instance, I, who you pretend to love. I understand that a sick person can be annoying, that it can be difficult to feel tenderness towards that person. But I can only ask you to feign this tenderness ; that you feign a certain interest in me.
This, at least, would not hurt me as much as the mixed interest you have in me and of the indifference that you demonstrate for my welfare
.

The train stops, he gets up and continues :

Goodbye, little love, do your best to love me genuinely ; to share my suffering ; to wish me well ; at least, feign it properly. He gets out of the train.

Aditi gazes out of the window.

*

Pour en revenir aux plans fixes, sans acteurs, qui espaceront les scènes de jeu, j'ai dit à Pankaj que les cadres ne devraient être ni photographiques, ni picturaux.
En allant vers Grant Road, Ram a pensé que nous pourrions essayer de demander au NCPA, école de théatre, car ils possèdent une grande tour dans laquelle pourrait se trouver un appartement servant de domicile pour Rajiv.

J'ai trouvé le cadre intérrssant, entre la ville et la mer. J'ai essayé de tester des cadres remplis pour ce plans sans acteurs, que j'imagine fixes avec comme musique de fond le son de la rue. Aussi, ces plans ne montreront où ne décriront rien, ils seront des portions de temps entre deux actions.

On voit au fond, le décor typique de Bombay, utilisé ici comme les vues de Manhattan qui hantent la fiction américaine.
En fait, après avoir rencontré le directeur du NCPA, il nous a expliqué que la tour ne leur appartient plus, mais nous a dit qu'il y avait quelqu'un du consulat francais qui vit là.
De retour à la voiture, elle avait disparue, fourrière oblige. Nous avons pris un taxi jusqu'en face de l'université d'où nous venions pour aller récupérer la voiture. Je n'avais mangé que quelques carrés de chocolats depuis le matin, il était quatre heures et nous n'avions pas encore déjeuné. Nous étions faibles et préssés d'aller au restaurant 'Swati snacks', qui est un restaurant qui sert des plats typiques Gujaratis et Maharastris, qui sont 'safe' et très bons. Nous l'avions bien mérité après cette journée épuisante. Il ne nous restait plus que deux heures de route pour rentrer à Andheri...

Alors que nous étions dans l'embouteillage à la sortie de l'autoroute, des myriades d'enfants et de femmes avec enfants venaient mendier à la fenêtre de la voiture. Ils me regardaient les yeux tristes et j'étais vraiment touché, mais forcé de fermer les fenêtres... Nous sommes passés dans la journée dans le bisonville en voiture, le plus grand d'Asie et dont la saleté coupe toute envie de sortir de la voiture. Nous pensons à l'appartement de Dhiraj pour le décor de Rajiv, et la vue du 7eme étage donne sur un bidonville. Mais ils ne sont pas trop chauds pour cette vue, ils préfèreraient que l'on trouve une vue qui donne sur la baie de Bombay, du côté de Marine Drive, la promenade des anglais locale.

*

Tous les jours, Rajiv attends Aditi à la sortie du bureau, en fumant une cigarette. Adossé contre le mur d'en face, il observe la rue en pensant à elle. Il attend dans le bruit et personne ne le remarque. Il attend parfois longtemps mais le temps ne lui semble pas long.

Vens amanhã esperar-me à saída do escrotório Kumar ?
Tu viendras m’attendre demain, à la sortie du bureau ?
Are you going to wait for me tomorrow, at the exit of the office ?
Tum mujh se Kumar office ke bahar milne aaoge ?

(Obrigado), mas vê onde te colocas
Alors, fais attention à l’endroit où tu vas te poster,
Then, be careful where you’re going to wait,
Tum kahan mera inztezaar karoge is baat ka khayaal rakhna ,

E não te dirijas logo a mim,
et ne t’adresse pas tout de suite à moi,
and don’t approach me directly,
mujh se milne kee jaldi mat karna,

porque o meu ex-namorado jà descobriu onde é o escritório,
parce que mon ancien amoureux a appris où se trouve le bureau,
because my former lover has learnt where the office is,
kyonki mere ex-boyfriend ko pata chal gaya hai ki office kahan hai

e ia dizer para eu sair eram 5h
et il est venu dire que je devais sortir alors qu’il n’était que cinq heures,
and he came to say that I should leave even though it was only five o’clock,
aur woh mujhe office se paanch baje hee nikalne ke liye kehne aaya tha,

diz que ia em nome da minha irmã, mas é mentira.
il a dit qu’il venait de la part de ma sœur, mais c’est un mensonge.
He said he was coming on behalf of my sister, but it’s a lie.
Usne mujh se kaha kee(qui) woh meri behen ke kehne par aaya tha par yeh jhooth hai.

Se foste arranjaste um bom serviço,
Il ne me lâche plus d’une semelle,
He’s always following me,
jà hoje se dirigiu a mim no Colaba e esperou por mim, que

aujourd’hui même il s’est adressé à moi à Colaba,
even today he spoke to me in Colaba,
aaj woh mujhe Colaba mein mera intezaar karte mila tha aur yeh chahta tha ki

eu almoçasse e seguiu-me até aí ao escritorio (calcula tu que maçada,)
il m’a attendue, il voulait que je déjeune avec lui et il m’a suivie jusqu’au bureau,
he had been waiting for me, he wanted me to have lunch with him and followed me up to the office.
mein uske saath khaana khane chalun,(soch sakte ho mujhe kitna bura laga !)aur usne office tak mera peechha kiya,

diz que só quer ver a pessoa que é por mim preferida,
il dit qu’il veut seulement voir la personne que je préfères,
He says he just wants to see the person I prefer,
keh raha tha ki woh usé sirf dekhna chahta hai jisé mein pasand karti hoon,

maz diz com um tom de ameaça que eu não gosto nada e ele é meio maluco e então é preciso cuidado.
mais il le dit sur un ton de menace qui ne me plaît pas du tout, et d’ailleurs, il est à moitié fou, il faut être prudent.
But he says it in a threatening tone that I don’t like at all, and actually, he’s half mad ; we have to be careful.
Lekin usne aisé dhamki bhare andaaz mein kaha ki mujhe achha nahin laga, woh pagal hai isliye us se savdhaan rehna chahiye,

Eu já não posso escrever mais antes que queira
Je ne peux plus écrire même si j’en ai envie,
I can’t write anymore even if I want to,
Mere chahné ke bavzood mein aur nahi likh sakti,

Porque é 1 hora e meia e o meu pai está ralhando para eu me deitar.
car il est une heure et demie et mon père grommelle que je dois me coucher.
Because it’s one thirty in the morning and my father is grumbling that I should go to bed.
Kyonki dedh baj raha hai aur méré papa mujhé sone ké liye kah rahé hein.

Eu não fiz cinfidêndias a minha irmã ela é que me roubou o meu segredo…
Je n’ai pas fait de confidence à ma sœur, c’est elle qui m’a volé mon secret…
I have not confided in my sister, it’s she who has found out my secret…
Meine apni behan ko kuch nahi bataya, usi né mera secret chura liya He leaves the letter and starts to write slowly.


*

J'ai demandé à Pankaj de m'écrire sa vision de l'occident ; j'ai pensé au fait que est et ouest ont bâti leurs identités sur la vision qu'ils avaient l'un de l'autre. En ce moment l'Inde, surtout Bombay s'occidentalise à toute vitesse alors que l'Occident, en plein matérialisme se tourne vers l'Orient.
J'ai donc pensé que je pourrais conclure cette journée sur une note d'exotisme oriental...

 

Vendredi 24 février

20 : 57

Journée épuisante.
Le temps a changé depuis hier, la chaleur mêlée d'humidité est devenue quasiment insupportable. Il est difficile de prévoir assez d'eau, et difficile de respirer, j'ai même parfois du mal à parler. Je ne sais plus si c'est la langue anglaise qui m'épuise, le manque d'écoute ou l'air qui est si lourd, insupportable.
Nous somme partis ce matin avec Mohit et Pankaj en bus pour aller dans le sud. Nous avons pris un bus à air conditionné qui nous a déposé une heure et demi après. Après le déjeuner nous sommes allés au Consulat de France où nous avions RDV avec l'attaché de presse pour solver les questions d'autorisations. C'est quelqu'un de très sympa et dynamique.
Le fait que nous soyons allés ensemble au Consulat avait un aspect très symbolique. Ils ont eu une impression très forte, très bonne à vrai dire. J'étais fier et surtout je me suis senti différent pendant une heure. Je pouvais enfin me détendre complètement. J'ai réalisé qu'il est très dur d'être complètement détendu dans un pays comme l'Inde. Je ne sais d'ailleurs pas exactement pourquoi bien que j'ai quelques idées à ce sujet. J'étais surtout ravi de la compétence et de l'éfficacité avec laquelle tout s'est passé. Ils nous ont tapé une lettre adressée au Vice-Chancelor et Registrar de l'Université de Bombay, signée par le Consul.
Lorsque nous avons présenté cette lettre, le Registrar nous a donné l'autorisation de tourner dans les bureaux de l'université, ce qui était une véritable source de joie, puisque ces bureaux seront le décor principal du film ; et que même Bhansali n'a pas eu l'autorisation pour son film 'Black'.
Nous sommes ensuite allés faire un tour sur Princesse Street, où nous avons aussi fait une demande d'autorisation pour tourner dans les extérieurs.
Pour le train, nous allons tourner sans autorisation, le dimanche matin, quand les wagons sont presque vides. J'ai très peur de la façon dont Pankaj s'investit dans le projet, il s'investit tellement... En fait, j'ai des idées très précises sur la prise de vue et j'attends surtout un travail de conseil et de perfectionnement technique. Et je crois qu'il veut plutôt exprimer son identité de chef-op. Je vais attendre un peu avant de le juger trop vite. Mais ses railleries incessantes me fatiguent et dénotent semble-t-il d'un complexe, comme s'il voulait devenir le réalisateur à ma place. Je n'arrive pas à savoir s'il faut lui donner plus ou moins d'encouragements. Peut-être ne lui en ai-je pas assez donnés... Quand nous étions dans la rue, je lui ai demandé de faire une photo d'un bâtiment, alors que je m'étais éloigné, Mohit lui a dit "You take the photo ?", et il a répondu "It's Mickael's photo...". Je ne l'ai pas entendu mais je savais qu'il tournerait comme ça en ayant vu ses films et la façon dont il essaye toujours de prouver qu'il a autant de culture que moi. Il mélange en même temps une extrême douceur et parfois des pointes agressives, qui révèlent je crois un manque d'appréciation pour soi-même. J'espère qu'en parlant de tout cela avec lui nous allons pouvoir réussir à tirer cela au clair.
Mohit est très speed et très fidèle, parfois trop impulsif dans la parole. Pour donner une idée du coeur qu'ont les indiens, voici le sms qu'il vient de m'envoyer : "Wen things go wrong wen sadness fills ur Heart Wen tears flow in ur eyes Always remember 3 things 1) I AM WITH U 2) V HAVE MONEY 3) BAR IS OPEN". Il travail dans un restaurant et presque tous les soirs je passe le voir pour boire une bière, manger et préparer le travail. Souvent sa copine Shali le rejoint, elle travaille avec Bhansali, comme 'Associate Director'.
En ce moment je crois que je suis à la limite du surménage. Les journées commencent à neuf heures et se terminent à minuit une heure, j'ai le corps criblé de piqûres de moustiques et je ne peux même plus manger de poulet pour avoir un peu des protéines, car depuis quelques jours, le 'Bird Flu', Grippe aviaire a fait son apparition dans le Maharastra... J'ai vu un spécialiste de la peau qui m'a dit qu'il y avait du paludisme dans le sud de la ville. Dès que je me sens faible et que mes jambes ont du mal à me porter je me dis que je suis déjà touché.

23 : 31

Turmerik, le restaurant où travaille Mohit. Nous venons de boire un verre avec Ram et Mohit. Ram m'a dit que jeudi, lorsqu'il est allé au temple (le jeudi est son jour de 'worship'), il a prit un scenario du film, et il l'a tenu dans ses mains quand il faisait ses prières à Dieu. Il m'a dit que lorsque quelqu'un travaille à corps perdu, de bonnes choses doivent arriver.

*

Cette scène se passe dans le temple familial. C'est un scène très silencieuse, pleine d'une atmosphère de receuillement, un receuillement semblable à celui qu'on peut avoir après avoir longuement pleuré, on se sent alors très près du sol, au ras des paquerettes, on a l'impression d'avoir six ans... et on a abandonné la barrière que l'on peut créer parfois face à la dureté du monde. 'Surrendering'...

6. INT. NIGHT. ADITI’S PARENTS’ HOUSE. PUJA GHAR

Half past eleven in the night. Aditi is praying in front of the family shrine. We can see her from behind. She says, while remaining still :

- « I swear to you my love, I give you my sincerest word of honour, that I’ve just, wept and knelt in front of Lord Krishna’s statue, and asked him that you’ll never cease to love me, that I’ll always please you a lot, and that you’ll never forget me, because you cannot imagine, my dear love, the pain you have caused me by your supreme indifference towards me, that you demonstrated today so clearly.
How you were pushing me away, how cold you were with your little Sweetheart ! I swear on you that all day long I couldn’t accept the idea that one could cease to love a person whom one has appeared to have loved so much ! I, at least, can’t. I didn’t eat anything and I didn’t even have the desire to eat, the only desire I have is to cry (without even talking about the great desire of being close to you) and I really believe that I have cried my eyes out because I cannot convince myself that you could forget me, or cease to love your ‘little baby’.
I’m sure that Lord Krishna will listen to me, because not so long ago, as I was unhappy, I went to request him that you would always be my dear friend, and I felt relieved, one could have said that the Lord was telling me that He would grant my wish… »

We hear her mother’s voice :

- « Aditi, come and serve your father ! »


Lundi 27 février

21 : 12

Le tournage dans 12 jours. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis hier, quelque chose a changé. Je me sens plus léger, plus confiant, je me sens bien, pour la première fois depuis longtemps. Le temps est devenu incompressible. J'ai trouvé l'acteur qui va jouer Rajiv. Quelle soulagement !
Demain, arrive mon ami de Jaipur, Aalok, qui joue le fils de Rajiv Kumar, et qui va être avec moi en permanence pour préparer le tournage.

23 : 19

Décision d'ouvrir une nouvelle page pour les photos de repérages qui sont devenues trop nombreuses... et en anglais, pour servir la production.

 

Mardi 28 février

01 : 40

J'ai passé une grande partie de la journée avec Pankaj. Samedi dernier, nous avons une discussion qui a tout éclairé et qui m'a définitevement rassuré ; Pankaj est certainement le meilleur chef op que je pouvais trouver ici. Il est intransigeant, rebel, franc et différent du reste de l'industrie. En fait, il est devenu la personne à qui je fais le plus confiance. Il a un jugement et une critique très sévère sur les gens que je rencontre ; j'ai souvent tendance à trouver tout le monde bien, et son regard critique me met en garde ; il y a beaucoup de gens qui paraissent super sympas et qui ne rappellent jamais.
Vendredi dernier, Sanjeev devait me rappeller à midi pour me faire visiter un appart qu'il possède pas loin de là où j'habite (toujours le même endroit...) A midi trente je l'ai rappellé, son téléphone n'a pas répondu de la journée. Depuis lors, je n'ai pas réussi à le joindre. Ce même vendredi, Anand Parashar nous a rejoint au Barista Café alors que nous étions en train de bosser sur le script en hindi. Il est production manager, et m'a dit de manière formelle qu'il faisait partie de l'équipe. Nous avons pris RDV pour dimanche à 2 pm pour une réunion de production.
Dimanche, nous étions tous là sauf lui. J'ai éssayé de l'appeller une dizaine de fois, parfois on avait la sonnerie et puis il était éteint. Le soir, je lui ai envoyé un sms et il n'a jamais répondu. Le contact avait pourtant super bien passé et tout le monde l'avait trouvé sympa. Je ne comprends pas ce type de comportement. Les gens s'enfuient sans faire face à ce qu'il ont provoqués. J'aurai préféré qu'il me dise qu'il ne pouvait pas faire le film, et que Sanjeev me dise qu'il ne pouvait pas louer son appart, au moins j'aurais su à quoi m'en tenir. Cette absence de réponse est non seulement insultante, et elle vous laisse dans le flou complet...C'est ce qui fait que je puisse travailler avec Pankaj, car il me dit toujours ce qu'il pense, et je lui ai aussi dit la vérité, en plus, il a vu sur cette page ce que j'avais écrit, aussi, lorsqu'on a rien à cacher, on peut 'clear out the fears', comme il dit. Au fond, même si la vérité est parfois blessante ou difficile à assumer, elle vaut tous les mensonges et tous les silences. Je me suis rendu compte ainsi que les peurs que j'avais vis-à-vis de lui n'étaient pas fondées et qu'il n'avait aucune intention de devenir le réalisateur à ma place. J'ai vu que le plus important est de travailler sur des choses concrètes plutôt que de projeter et de fantasmer intellectuellement ; ainsi du travail sur la lumière qui nous a bien occupés au vu des photos des bureaux de l'université... C'est un peu comme au théatre, si on pense qu'on va aller sur la scène, on a très peur, si on va sur la scène sans se poser de questions, alors tout se déroule dans l'instant et on a pas eu le temps d'avoir peur, même si le trac demeure. De même pour mes peurs par rapport à lui, nous n'avions pas vraiment commençé le travail concrètement. Je me suis rendu compte que le fait qu'il soit là était prépondérant, car même si nous ne sommes pas d'accords, il est important de pouvoir se confronter, c'est je crois ce qui permet de sortir de ses propres idées pour les remettre en question. Tant d'habitudes et de réflexes nous conditionnent, et ce la devient particulièrement prégnant lorsqu'on est dans un pays si lointain. Je me rend compte qu'il est très difficile d'arrêter de manger des spaghettis. Je vais tous les jours à Pizza Hut pour manger le même plat de spaghettis...et je ne m'en lasse pas.

En attendant, Ram va prendre en main la production. C'est vraiment un type bien et au moins il ne fera pas de coup tordu au dernier moment.
Nous avons fini hier la traduction en hindi et demain je commence les premières répétitions avec les acteurs en anglais. Je vais déjà les faire se rencontrer. Rajeev est un type de 32 ans, il était prêt à tout pour avoir le rôle. Ayant pris l'habitude des retournements de situation, je lui ai posé des questions très pragmatiques sur ses motivations réelles à s'investir dans le projet. Nous sommes tombés d'accord, et je crois que c'est un type bien (encore une fois, je vais demander à Pankaj...) Il n'a pas trop idée du genre de cinéma qui m'anime - contrairement à Vandita qui a une vision là-dessus - ses références étant très commerciales.
Pour donner une idée de la façon dont les gens projettent leur carrière à Bollywood, voilà un passage qu'il m'a envoyé aujourd'hui pour sa bio-filmo :

"FOR ME CINEMA is life ,i too want money ,fame but as a byproduct from acting.I want to make my mark in cinema as an actor whose film when released r seen by every section of society+[layman ,heman ,sheman,pusedo,intellect,so called critic,and real critics and all those who love cinema].
i want to be the INTEGRAL PART OF CINEMA which make people get up,feel happy and come from there home to theatre,juggling there daily routine to watch the film,yes ofcourse i be the part of that movie always AMEN."

17 : 00

Ce soir, Vijay va nous envoyer la version hindi complète. Nous avons passé beaucoup de temps à travailler dessus cherchant les équivalents en hindi les plus proches possibles du portugais, français et anglais. Par exemple à la fin de la séquence 8, il est écrit en français :

Um beijo só durando todo o temp que ainda o mundo tem que durar, do teu, sempre e muito teu
Un seul baiser de toute la durée du monde, de ton, toujours et bien à toi,
A single kiss lasting the lifetime of the world, from yours, always and very much yours,

Pour l'hindi nous avons trouvé une expression qui veut dire en anglais :

One long and endless Brahma's period kiss...

Brahma est un Dieu du panthéon indien, le Dieu de l'architecture, il est le dieu de l'univers, le Créateur, une temps pour Brahma est la durée du monde...

Ce matin, nous avons fait la première lecture du script complet en anglais avec Vandita et Rajeev. Vandita m'a posé beaucoup de questions, elle a besoin d'avoir une vision claire sur l'action, elle m'a dit que lorsque elle a une question qu'elle a oublié de poser, cela lui reste en tête et l'empêche de travailler correctement. Ils essayent aussi de voir ma vision.
J'ai commencé à créer des nouvelles situations en fonction des lieux dans lesquels se déroule l'action. Le fait d'avoir vu les lieux en live m'a donné pleins de nouvelles idées qui rendent le récit plus concret. Les bureaux de l'Université sont vraiment vastes et riches, pleins de détails... Samedi, nous sommes allés faire des photos, et nous avons eu du mal à en démordre avec les fonctionnaires indiens qui s'indignaient que je prenne des photos dans leurs bureaux, nous devions à chaque fois montrer la permission signée du 'Registrar'. Le projet se monte en partie sur le fait que je sois francais et produit par le Fresnoy. Je suis considéré comme un invité et les indiens sont flattés que je veuille faire un film dans leur ville. Pankaj m'a dit qu'il admirait le fait que je sois venu seul, de si loin, avec un si petit budget. Ma présence est donc requise dans toutes les réunions où nous devons rencontrer des gens importants. Ce qui devient très dur, car j'ai surtout envie de passer mon temps avec les acteurs et à penser la mise-en-scène. Les repérages m'ont fatigué et je ne suis pas pressé de retourner en faire...
J'ai fait des photocopies des 'notes sur le cinématographe' de Robert Bresson que j'ai donné aux acteurs. Je leur ai montré des passages de 'Pickpocket', et j'ai été à l'occasion frappé par la façon dont Bresson met en place les gens dans le métro. Il ne montre pas l'espace du métro, mais compose avec la foule. Après les repérages de dimanche, j'ai pris un nouvel axe pour le train qui s'approchait justement plus de cette idée de foule, en rapport avec la tonalité affectives des dialogues qui seront tournés dans le train.
Vendredi, alors que nous étions de retour du Sud avec Mohit, j'ai pris des photos dans le train qui était 'over-crowded', je me suis rendu compte qu'il était vraiment intérressant de jouer avec les corps et l'abscence de visibilité que cela impose. Je commence à comprendre que cette absence de visibilité est essentielle au film, à l'image de la scène de la fenêtre... Par ailleurs, il est très étrange de voir comme les gens se précipitent pour sortir et pour rentrer dans le train.

Le train local, qui correspond au RER parisien, offre de bien meilleures possibilités filmiques. Ils y a plus d'espace, moins de régularité, et un rapport au cadre plus direct, comme en témoigne l'absence de porte qui permet de voir le paysage défiler directement. Ce point est important. Car il dénote de la moindre importance que donnent les indiens à la survie. Et par là, de l'extrême importance que nous occidentaux post-chrétiens lui donnont. Notre civilisation se construit sur l'idéal de la survie, toutes les inventions sont censées prolonger la vie humaine, censées éloigner la mort. Le christianisme insiste beaucoup sur la notion de vie éternelle, alors que les religions orientales se basent sur la notion de cycle. Alors qu'il n'y a qu'une vie pour les chrétiens ou athéistes, il y a un nombre illimité de vies pour les orientaux.

à suivre...

FÉVRIER 2
s