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ADITI SINGH
"Cette fenêtre
est l'occasion de partager avec vous des impressions, des mots, des textes,
des lettres, dans l'ordre et le désordre ,le parcours et la préparation
du tournage du film de court-métrage appellé "Aditi
Singh", et qui est l'histoire d'amour qui se passe à Bombay,
de nos jours. Vous en saurez plus au fur et à mesure des pages
et des traductions... du portugais à l'hindi..."
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| Dimanche
8 janvier 2006
Départ pour Mumbai dans une semaine.
Je voudrais commencer ce journal en citant celui de Chögyam Trungpa,
un poète tibétain qui a fait le trajet Orient-Occident.
Il écrit en 1967 dans son journal intime alors qu'il est étudiant
à Oxford :
"I have no home,
Home, I have none,
I have no home. Since I was little up
to know, I have never had a family. This state of being without a family
seems very sad but if I think about the way in which I have no home, it
is very wondrous. As for my home and family : my parents weren't able
to create it. My friends weren't able to create it. No one has been able
to create it. Why?
The family that was created by my parents and friends was just a family
of appearance of parents and friends. Other than this, something of my
own appearance was ultimately not able to arise.in particular, if you
just look at my own situation, it is due to the fact that I am not able
to understand all the aspects of the tenets of both my temporal views
and my spiritual views together with the situation of having a livelihood
(..)
Therefore, because I have no other ultimate heart friend other than myself
alone, I have resolved that there is no one who will create an ultimate
household for me. Nevertheless, wonderfully, if this home of having no
home is my home whereeveer I go, then everything will become my home.
This is the great home of having no home."
"Je n'ai pas de maison. De maison, pas la moindre.
Je n'ai personne. Depuis mon enfance jusqu'à maintenant je n'ai
jamais eu de famille. N'avoir aucune famille semble très triste,
mais s'y j'y réfléchis, cette manière de ne pas avoir
de maison qui est la mienne, est étrange... Puisque je n'ai, en
fin de compte, pas d'autre ami de coeur que moi seul, j'ai résolu
que personne ne créerait pour moi de maison ou de famille. Néanmoins,
étrangement, ce foyer d'être sans foyer est mon foyer où
que j'aille. Tout est mon foyer, le grand foyer d'être sans foyer."
(cité et traduit par Fabrice
Midal dans sa biographie "Trungpa", Éd. du Seuil,
200
2, p.93).
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| Lundi
16 janvier 2006
12h30
Premier jour de ma présence en Inde. Arrivé
au lever du jour à Mumbai, tous les hotels fermés. Un gentil
garçon d'hotel m'a aidé à porter ma valise d'hotel
en hotel qui étaient tous complets. J'ai finalement trouvé
un truc à 500 rs .- (10 euros) pour quelques heures, et dès
mon réveil à 10 heures, je suis allé trouver un truc
moins cher, une chambre à 250 rs .-
J'ai fait des rêves étranges durant les
trois heures de sommeil, que j'ai fait dans un état à demi
conscient... le réveil progressif de Bombay Mumbai rentrait dans
l'air... avec les klaxons qui forment une symphonie et bercent le sommeil,
rappellant le lieu ; je me suis à moitié réveillé
plusieurs fois en demandant où je pouvais bien être, et dans
mon rêve je visitai des lieux étranges et inhabituels.
Je retrouve la douceur des indiens et ne peux m'empêcher
de penser à Pasolini à chaque coin de rue, et à son
beau récit. Je ne suis pas pas loin du Taj Mahal Hotel où
il résida en 1962 avec Moravia. Je vais aller faire une photo de
la Gateway of India pour la mettre sur cette page ; où peut-être
est-ce mieux de l'imaginer... c'est l'Arc de Triomphe de l'Inde, donnant
sur la mer sur la Mer d'Oman.
18h15
Je viens de finir de ré-ecrire tout le texte en
portugais, qui va ensuite être traduit en hindi. Je pense aller
à Goa la semaine prochaine pour trouver un traducteur, un indien
qui parle portugais.
En attendant, voici l'extrait de la première lettre
qui sera lue dans le film, en dessous de la phrase en portugais se trouve
la version française :
Estou desprezando um rapaz que me adora
Je dédaigne un garçon qui m’adore,
que me faria feliz e aue eu sei muito bem as ideias d’ele para mim
qui me rendrait heureuse et dont je sais pertinemment les projets qu’il
nourrit pour moi,
sei o que tencionava fazer da minha pessoa
dont je sais ce qu’il compte faire de ma personne.
E diga me agora francamente,
Mais dites-moi à présent franchement,
Sei eu alguma coisa do Rajiv ?
est-ce que je sais quelque chose de vous (Rajiv) ?
Já alguma vez me disse as suas ideias, o que penza fazer de mim
?
M’avez-vous déjà dit vos projets (idées/intentions),
ce que vous pensez faire de moi ?
Não, não sei nada, sei apenas que o amo e nada mais, e isto
não é o suficiente.
non, je ne sais rien, seulement que je vous aime, rien d’autre,
et ce n’est pas suffisant.
Não me tenho eu entregado inteiramente ao meu Rajiv ?
Ne me suis-je pas tout entière livrée à mon Rajiv
?
Que recompensa me dará ?
Quelle récompense me donnera-t-il ?
Se o Rajiv nunca pensou em construir família,
Si vous n’avez jamais pensé fonder une famille, (mon) Rajiv,
e se nem pensa,
si vous n’y pensez toujours pas,
peço-lhe por tudo (pelas felicidades da sua mana) que mo diga por
escrito
je vous supplie de toute mon âme (pour la joie de votre soeur),
de me le dire par écrit,
que me diga as suas ideias sobre a minha pessoa , (que vous me disiez
quelles sont les projets sur ma personne)
de me dire les projets que vous nourrissez pour moi
(e não se esqueça que tem dito muitas vezes que me não
ama, que me adora !)
(et n’oublie pas que tu m’a dit plusieurs fois, que tu ne
m’aimes pas, que tu m’adores !)
porque se não forem as que eu tanto desejo
car si ce ne sont pas ceux dont je rêve
prefiro romper para sempre a nossa (ou não direi bem) a minha amizade.
je préfères rompre pour toujours notre (je veux bien dire)
mon amitié.
Viver complementamente na incerteza mortifica imenso,
Vivre dans une totale incertitude mortifie terriblement,
E eu preferia a desilusão a viver iludida.
je préfères la désillusion aux illusions perdues.
Já há muito que estava para lhe dizer isto, mas nunca tive
a coragem suficiente ou a disposição precisa
Il y a longtemps que je voulais vous dire cela, mais je n’ai jamais
eu assez de courage (ou la disposition nécessaire)
Mas não podia passar sem lh’o fazer sentir,
je ne pouvais pas vous le laisser entendre.
porque eu na incerteza não quero continuar
Mais je ne pouvais pas continuer dans l’incertitude,
quero saber com que fim.
je veux savoir où cela mène.
Ama-o muito a muito amiguinha
Votre amie douce qui vous aime tant. (Elle t’aime beaucoup, ta toute
petite amie).
Adhiti Singh (Bébé).
Vous pouvez trouver la présentation du projet
en cliquant ici.
Ces derniers jours, l'idée de tourner à
Goa me paraît de plus en plus logique... il va falloir confirmer
par rapport au transport du matérriel et des techniciens depuis
Mumbai, qui va peut-être coûter autant cher que de tourner
à Mumbai.
Le fait de revenir au texte portugais m'a donné
une émotion et une présence différente des lettres
; c'est une autre histoire d'amour. En allant récupérer
le texte d'Ofélia Queiroz ("Cartas de amor de Ofélia
a Fernando Pessoa) à la fondation Calouste Gulbenkian, au 51, rue
d'Iéna à quelques mètres des Champs Élysées,
j'ai vraiment été surpris de la gentilllesse et de l'interêt
des dames qui incarnent bien le côté enrobant de la langue
portugaise.
Et en achetant les "Cartas de amor" de Fernando Pessoa à
la librairie portugaise Chandeuil (10, rue Tournefort, Paris 5), j'ai
sympathisé avec Mr Chandeuil qui a édité un livre
sur les "Palais de Goa", que j'avais déjà vu.
19h15
Je suis dans ma chambre d'hotel. Elle fait environ 5
mètres carrés, il y a un lit simple pas même une chaise
le ventilateur tourne en permanence et agite les feuilles d'un calendrier
accroché au mur à l'entrée sur la porte il y a une
inscription en arabe
ALLAH GIVETH WITHOUT STINTS TO WHOM HE WILLS
ce dont je ne comprend pas le sens. L'hotel s'appelle
Al-quelquechose...
en haut des murs, des aérations qui donnent le son du couloir des
voisins ou du personnel je ne sais pas qui dialoguent en hindi et en perpendiculaire
les toilettes et les douches communes dont la chasse ne marche pas et
les moustiques se régalent de la pause forcée que nous accordons.
Je me dis qu'il doit y avoir des hôtels avec vue sur la mer à
quelques mètres de là, mais cela ne changera pas grand-chose.
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Mardi 17
janvier 2006
13h33
Je me suis assis dans un restaurant chic et climatisé
; à la table d'à côté un couple agé
de riches indiens vient de s'assoir, l'homme se conduit de manière
fort désagréable, il n'est pas grossier mais semble mépriser
le petit serveur qui fait la commande, et parle un peu fort comme quelqu'un
qui a trop bu.
Le thali (plat maharashtri) de hier midi était un peu trop épicé,
je crois que je vais prendre un fish burger ce midi. Je viens de boir
un tchaï qui était plutôt pas mal...
Hier soir, j'ai pris le train pour aller à Santa
Cruz, et j'ai rencontré Atul Taishete, un jeune réalisateur
qui sort du National Film Institute ; il travaille en ce moment sur un
gros budget du genre 1 million de dollars avec cascades, etc...
(le restaurant est complet, je culpabilise un peu d'occuper
une table avec mon ordinateur... mais personne ne me dit rien... je vais
quand même faire commande, un chicken deluxe...)
Atul n'a rien compris à mon projet ; mais il va
quand même m'aider, il m'a conseillé de partir de Colaba
qui est le quartier touristique et de m'installer à West Anderi
qui est l'endroit où se trouve l'industrie du film. C'est d'ailleurs
là que j'avais retrouvé Amrit Sagar en 2003, au carrefour
qui s'appelle Juhu Scentur, c'est près de la mer et assez chic.
Entre-deux, Dhiraj Singh m'a rappellé, il devait
m'appeller toute la journée mais semble-t-il était trop
occuppé ; je viens d'apprendre qu'il est l'assistant réalisateur
de Sanjay Leela Bhansali, qui a fait les films "Devdas" et "Hum
Dil de Chuke Sanam", gros succès-gros budgets.
Dhiraj m'a trouvé un chambre libre à Anderi
que je pourrais louer pour 10 000 Rs./mois (200 Euros), ce qui serait
pratique pour tout organiser. Je vais essayer de la visiter cet après-midi...
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| Mercredi
18 janvier
03:42
Je crois que le jus de citron pur que j'ai bu avant d'aller
me coucher ne m'a pas réussi, ou peut-être n'était-ce
pas la bonne heure... je n'arrive pas à dormir et je sens mon ventre
qui gargouille.
Peut-être est-ce du aux évènements de cette journée
qui ne m'a pas laissé de repos. Je me suis levé à
midi, installé au restaurant décrit dessus, il y a finalement
un couple de New-Yorkais qui sont venus s'installer à ma table,
en face ; nous avons donc engagé la conversation et puisque ils
avaient l'air un peu perdus, je leur ai proposé de m'accompagner
pour acheter un billet de train. Je leur ai expliqué comment remplir
les formulaires après avoir repéré sur les tableaux
le train à prendre ; ils ont pris un ticket pour Aurangabad où
ils vont aller visiter les grottes bouddhistes.
J'en ai pris un pour ce matin 6:55, douze heures de trajet, avec couchette
et air conditionné, je vais pouvoir récupérer les
heures de sommeil égarées entre le jetlag et le citron...
Ensuite, je suis allé en train à Andheri
pour aller visiter une chambre de libre ; Andheri est le quartier où
se trouve toute l'industrie du cinéma. Comme je ne comprenais pas
les explications de la propriétaire, j'ai passé mon portable
au conducteur de rickshaw à qui elle a tout expliqué, merci
BPL et le satellite.
J'ai donc visité la chambre, il y avait des producteurs qui parlaient
dans le Hall en bas ; ça sentait le ponte ; ensuite j'ai vu la
chambre, elle était petite et calme, occuppée par un jeune
acteur et sa copine modèle en devenir. Je leur ai demandé
combien il payait, il m'a avoué timidement 8000 rs. alors qu'elle
m'en avait annoncé 10 000... sa copine m'a dit que je serai mieux
dans la grande chambre qui se trouvait de l'autre côté, car
en fait il n'avait pas prévu de partir... Je l'ai visité
et en fait elle était plus grande bien que plus bruyante. En retournant
chez la propriétaire Divya, j'ai appris que si je voulais la grande
chambre il faudrait que je paye pour quatre lits car ils voulaient la
louer à quatre personnes... nous sommes rester arrêtés
au prix de 12 999 rs par mois. Je crois que ça sera parfait pour
acceuillir les gens comme Aalok, les technicens, faire les auditions et
répéter avec les acteurs.
Ensuite un type est venu et je lui ai commandé
1000 cartes de visite de la même couleur que cette page internet.
Il s'appelait Ali et était Musulman.
Enfin, je suis resté pour manger avec la famille
de Divya, c'était épicé mais bon. A la fin du repas,
Dhiraj m'a rejoint. Son bureau est à côté. Nous avons
entamé le repas vers 22 h, il est arrivé à 22h30
; il a simplement fait une pause. J'ai compris que Banshali est un exploiteur
et qu'il ne connaît pas les syndicats !
Dhiraj m'a paru immédiatement sympathique ; il est rond, un peu
comme Divya, ils sont tous les deux des gens chaleureux et généreux.
Cela se voit vite. Dhiraj s'est bu un whisky, et quand j'ai eu fini de
manger, nous sommes allés nous assoir sur les canapés.
Il a passé quelques coups de fils, dans l'ordre : un chef opérateur,
un assistant réalisateur et un producteur éxecutif. Je lui
ai dit que mon budget était de 6000 Euros, et je crois que s'ils
acceptent le projet, ce n'est pas pour l'argent, ce qui est déjà
un soulagement. Je lui ai dit que le plus important était de trouvé
un producteur éxecutif qui connaît bien le terrain, à
qui je pourrais confier le budget et qui saurait en tirer le meilleur
parti, pour que l'argent économisé puisse aller à
l'équipe technique et aux comédiens.
Pour deux raisons qui ne dépendent pas de ma volonté, les
choses vont largement être facilités par les contacts de
Dhiraj. La première, c'est que Dhiraj est de Jaipur, et que nous
avons trois amis en commun : Bhoomesh Tak qui est comme mon frère
indien et dont la famille m'a si bien acceuilli la dernière fois
; Aalok Pareek qui va me rejoindre la semaine prochaine et grâce
à qui j'ai pu réaliser Rajiv Kumar ; et enfin Sabir Khan,
qui semble avoir été important pour Dhiraj, il m'a dit son
"Mentor", je lui ai appris que Sabir avait tenu le rôle
principal de Rajiv Kumar.
La deuxième raison, qu'il m'a confié lorsque nous étions
sortis, c'est que le premier long-métrage qu'il a écrit
se situe du début à la fin à Paris.... il compte
donc sur mon appui pour l'aider en France, ce qui pourra vraiment être
sympa.
Voilà, bilan ; je vais bien tourner à Bombay,
et les coûts vont être inférieurs au budget prévisionnel
que nous avons présenté à la commission. Je m'attends
bien sûr aux imprévus et coûts logistiques... mais
je crois que ça va vraiment faisable.
Demain soir, je retrouve mon parrain Aurio à Benaulim,
Goa. Le train me déposera à Madgaon, ma ville de naissance...
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| vendredi
20 janvier
22h13
C'est le deuxième jour à Goa. Je suis chez
mon parrain, qui a su me recevoir comme les indiens savent si bien le
faire. J'ai rencontré sa fille qui est doctor. Elle m'a mis en
contact avec une amie architecte qui fait partie d'une sorte de club de
cinéphile et qui m'a présenté un ami à elle
qui fait des films. Tous les mercredis, ils se retrouvent à Panjim,
la plus grande ville de Goa, et font des projections. Il aimerait que
je leur montre Rajiv Kumar ; alors je lui ai dit que j'essayerais de revenir
pour leur présenter le film. Il m'a aussi parlé du Festival
International du Film de Goa, je vais essayer de leur envoyer le film
pour l'année prochaine.
Ils m'ont ensuite emmené dans le vieux quartier
de Panjim qui regorge de vestiges d'architecture portugaise, ce qui est
très intéressant.
Ils sont tous catholiques et portent des noms portugais ; Aurio, sa femme
et son père vont tous les matins à l'église. Ils
sont vraiment croyants. Je trouve ça étonnant en pensant
au peu de succès que rencontre le christianisme en occident...
ici, il y a des bus qui s'appellent "Sweet Jesus".
Ces rencontres m'inspirent car elles me font voir la jeune génération.
Ils ne parlent qu'anglais (alors que leur langue maternelle est le konkani),
et abandonnent progressivement les anciennes moeurs. Ce qui est très
curieux, c'est que les gens comme Aurio parlent portugais en famille.
Et Aurio accompagne sa fille Virginia à la guitare, quand elle
chante le fado. Comme les indiens en général font "non"
de la tête, cela veut dire "oui". Ici rien de cela, pas
plus qu'ils n'enlèvent leurs chaussures pour se mettre en tailleur
sur le canapé.
La fille architecte qui s'appelle Andrea, m'a parlé de son copain
; il s'est déclaré auprès de ses parents pour leur
dire qu'il voulait se marier avec elle. (précisons qu'elle le connaît
depuis six ans, mais qu'au début, elle a gardé cela secret
comme cela se fait souvent) Ses parents ont répondu "c'est
à elle de voir", mais elle a répondu "I want to
have my time", car m'a-t-elle expliqué, quand elle sera mariée
tant de choses vont changer que sa vie sera très réglée
socialement et qu'il y aura plein de choses qu'elle devra abandonner.
(Précisons que son copain est parti étudier en Angleterre,
c'est pour cela qu'elle ne veut pas sa marier avec lui avant qu'il ne
revienne) sa situation est donc compliquée, puisqu'elle préfère
attendre qu'il revienne, elle ne veut pas le rejoindre en Angleterre,
car elle se retrouvera à faire des petits boulots ; en même
temps, elle ne veut pas se retrouver femme au foyer comme Madhuri Dixit.
(Madhuri Dixit est un actrice indienne très connue, qui a joué
dans le gros succès "Dil to pagal hai", et qui s'est
mariée et mène maintenant la vie de "housewife"
aux States. Elle était une sorte de Julia Roberts en Inde, et a
subitement suspendu sa carrière pour devenir femme au foyer.
La réponse d'Andrea est peut-être emblématique de
la position de la femme indienne actuelle, qui évolue très
rapidement, et qui change la donne ; l'Inde est un pays où la famille
est telllement soudée, que sous l'enseigne McDonald, on écrit
"Family restaurant", et ce n'est pas de l'ironie. Les indiens
vivent chez leurs parents jusqu'à leur mariage, et même si
la famille n'aime pas le gendre, ils font un efforts, pour ne pas avoir
à se couper de leurs enfants.
Ce soir, j'ai été amusé de voir ma propriétaire
à la télé pendant le repas ; Divyajyotee Sharma ;
elle m'a dit "Acting is a hobbit" ; mais elle est quand même
plutôt connue puisque Aurio la connaît. Je crois que cela
gagne beaucoup moins que la production.
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| Dimanche
22 janvier
12 h 15
Je leur ai dit que je ne crois pas en Dieu, et ils ont du mal à
comprendre ; j'ai été baptisé ici, et ils ne comprennet
pas que je ne pratique pas en tant que catholique. Je leur ai expliqué
que je m'intérresse plus au bouddhisme et à la pratique
de la méditation assise, mais ils placent dessus, leur propre idée
de ce qu'est la méditation assise. Ils me montrent à chaque
fois le plafond pour désigner "God", je sens à
ce moment que leur connexion avec le "createur" ou le "Spirit"
est profonde. Je n'en suis pas pour autant plus convaincu.
Je me suis réveillé avec cette pensée, que tout cela
est bien curieux. Puisque le christianisme s'est transplanté ici
avec tant de succès, il y a un étrange mélange de
codes culturels qui s'opère. Et je pense à l'actuelle implantation
du bouddhimse en occident qui pose les mêmes questions. Une croyance
qui utilise des codes culturels précis peut-elle marcher dans un
autre contexte ? Alors comme m'a répondu Aurio, le Grand Esprit
est universel, c'est aussi ce qu'a dit le bouddha qui a souhaité
que ses enseignements soient traduits dans la langue de ceux qui le pratiquent.
Les indiens éprouvent un certain mépris
pour l'occident tout en imitant ses valeurs.
Hier soir, nous étions assis au restaurant quand Aurio m'a fait
remarquer la table à côté de la nôtre. Il s'agissait
d'un couple d'occidentaux qui dinaient ensemble mais sans communication.
La femme habillée de manière très sexy était
en train d'écrire son journal de voyage et l'homme lisait un livre.
Aurio était très choqué par l'ignorance mutuelle
dont ils faisaient preuve. Il me dit que sa femme n'acceptrait jamais
qu'il lise alors qu'ils iraient au restaurant. Il me confia sa vision
de l'occident dépravé ; je lui dit qu'il y avait aussi une
grande sagesse en occident, et puis finalement abandonnait l'idée
de le changer. Je pensais à part, avant de m'endormir que les choses
ne sont pas si simples et figées que les idées que l'on
peut se faire sur ces choses. Aussi, un indien qui n'est jamais allé
en occident n'a que des idées sur l'occident, comme les gens qui
n'ont jamais pratiqué la méditation n'ont que des idées
sur le bouddhisme qui ne correspondent pas à la vrai pratique.
C'est aussi ce que l'on appelle "clichés" ou "exotisme"
et que le cinéma doit faire dépasser. C'est l'enjeu de ce
genre de films. Par l'enjeu de la représentation, de la façon
dont on donne le monde à voir. Car je crois qu'il y a une réelle
barrière qui empêche une juste compréhension de l'autre,
et en ce moment j'y fais face tous les jours.
A part ça, j'ai bien avancé dans les repérages. J'ai
pris des photos de maisons dans toute la région. Le style portugais
est très présent. C'est vraiment intéressant ; il
y a dans les villes des vieux quartiers dont les maisons sont de toutes
les couleurs.
Ce matin, avec le père d'Aurio, nous sommes entrés dans
deux vieilles maisons portugaises pour prendre des photos. Les intérieurs
dans le plus pur style portugais. Les propriétaires sont des gens
âgés dont l'occupation principale est de conserver ces demeures.
Dans chaque maison il y a petit temple avec un grand autel.
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| Enfin, voici
la traduction de la réponse de Rajiv à la première
lettre d'Adhiti. Nous avons, avec Aurio, ajouté la version anglaise
à chaque phrase, à partir du portugais et en consultant
le français :
Se prefere a mim o rapaz que namora, e de quem naturalmente
gosta muito,
Si vous me préférez le jeune homme que vous fréquentez
et que vous aimez beaucoup certainement,
If you prefer to me the boy that you love, and who naturally you like
very much,
Como lhe posso eu levar isso a mal ?
comment pourrais-je le prendre mal ?
how can I feel bad about it ?
A Adhiti pode preferir quem quizer :
La petite Adhiti peut préférer qui elle voudra :
Adhiti can choose what she wants :
Não tem obrigação
elle n’est ni obligée
She has no obligation
- creio eu -
– je le crois vraiment –
- I believe -
de amar-me,
de m’aimer
to love me,
nem, realmente necessidade
ni d’avoir besoin,
neither, a true need
(a não ser que queira divertir-se)
à moins qu’elle ne veuille s’amuser,
(unless that you desire to distract)
de fingir que me ama.
de feindre de m’aimer.
of pretending to love me.
Quem ama verdadeiramente não escreve cartas que parecem requerimentos
de advogado.
Qui aime vraiment n’écrit pas des lettres qui ressemblent
à des requêtes judiciaires.
The one who truly loves does not write letters which seem the requirements
of an advocate.
O amor não estuda tanto as cousas, nem trata os outros como réus
que é preciso « entalar ».
L’amour n’analyse pas autant les causes et ne traite pas les
gens comme des accusés qu’il est nécessaire de «
charger ».
Love does not learn so many things, neither treats others like the accused
which is the need for a « charge ».
Porque não é franca para comigo ?
Pourquoi n’êtes-vous pas franche avec moi ?
Why aren’t you frank with me ?
Que empenho tem em fazer soffrer quem não lhe fez mal
Quelle nécessité éprouvez-vous de faire souffrir
quelqu’un qui ne vous a rien fait de mal
What satisfaction do you get in making suffer someone who has not done
any harm
- nem a si, nem a ninguém
– ni à vous, ni à personne d’autre ;
- neither to you, nor to anybody
a quem tem por peso e dor bastante a propria vida
qui porte comme poids et comme douleur suffisant sa propre vie
for whom carries weight and lot of pain of one’s own life
isolada e triste,
esseulée et triste ;
isolated and sad,
e não precisa de que lh’a venham accrescentar creando-lhe
esperanças falsas.
et qui n’a aucun besoin de la voir alourdir en lui créant
de faux espoirs.
and does not need it to be increased by creating false hopes.
Eu proprio acharia graça , se não a amasse tanto, e se tivesse
tempo para pensar em outra cousa que não fosse no soffrimento que
tem prazer em causar-me
Je trouverai ça drôle si je ne vous aimais pas autant, et
si j’avais du temps pour penser à autre qu’à
la souffrance que vous vous plaisez à provoquer chez moi,
sem que eu,
sans que moi,
a não ser por amál-a, o tenha merecido,
sinon parce que je vous aime, je l’ai méritée
e creio bem,
et, je le vois bien,
que amál-a não é razão bastante para o merecer.
le fait de vous aimer n’est pas une raison suffisante pour le mériter.
Enfim…
Enfin…
Ahi fica o « documento escripo » que me pede.
Voici le document écrit que vous m’avez demandé.
Reconhece a minha assignatura o tabellião Parag Rao.
Ma signature sera reconnue par Monsieur le notaire Parag Rao.
Rajiv Pereira.
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| Mercredi
25 janvier
01 : 14
Décidement, l'insomnie se rejoint avec cette page,
même si la couleur de fond ni ressemble pas. Première nuit
dans mon nouveau studio dans le quartier d'Andheri West de Bombay ; j'ai
par erreur choisi celui qui donne sur la rue car il était plus
grand... j'ai oublié que la rue indienne est plus bruyante que
la rue française, impossible de dormir correctement. Je suis éffondré
mais impossible de dormir. Alors je me suis mis un petit "Either"
de Ellioth Smith en espérant trouver un peu de "rest".
"Resting the mind".
Je voudrais fermer la page sur Goa. Le dernier soir, j'ai eu la chance
de parler avec la fille d'Aurio qui est docteur. Elle a 23 ans, et n'est
pas encore mariée. Les critères sont plutôt difficiles
: le prétendant doit être goen, catholique, de caste brahmine
et de salaire, niveau intellectuel élevé. Autant dire qu'on
les compte sur les doigts de la main. Ses parents ont déjà
essayé d'arranger l'affaire mais elle refuse à chaque fois.
Elle prévoit de partir compléter sa formation en Australie
avant de revenir à Goa.
Elle me dit qu'elle va se trouver un mari là-bas et qu'elle se
mariera avant de le présenter à ses parents... elle le dit,
mais n'en sera jamais capable. Ils sont trop attachés à
cela. Je la comprends en même temps. Sa mère l'a tellement
serrée depuis son plus jeune âge. Elle m'a raconté
qu'une fois, elle est sorti avec un garcon qui était de religion
Parsis. Elle a éssayé de le cacher, mais sa mère
l'a apprit et lui a donné une gifle en pleine face. Elle a du abandonner
ainsi son premier copain.
Sa mère Mary Ann, pense que les occidentaux sont perdus, que c'est
la décadence complète. Elle n'a fait que de m'énumérer
les règles du mariage et de la fidélité. De la famille
et du fait que Jésus-Christ est le seul fils de Dieu, tous les
autres étaient des humains, mais lui était fils de Dieu.
Je me suis dit en moi que c'était faux, mais je ne lui ai pas dit,
car lorsque une telle personne s'est forgée des repères
figés depuis tant d'années, elle ne peut pas percevoir autrement.
Je leur ai dit que le christianisme avait presque disparu en occident
; et le débat entre Orient et Occident a reprit.
J'ai beaucoup apprécié la photo qu'elle m'a montré
de Virginia, de style très classique. Ce qui était intérressant,
c'était que sa robe et ses bijoux étaient des mélanges
stylistiques entre le style Goen et le style Chrétien. Le collier
en or avait une forme chrétienne et la pierre était hindu.
La robe portait des ornements chrétiens et se combinait agréablement
avec un sari. Virginia incarne elle-même très bien ce mélange
blend, elle chante le fado, s'habille de
manière occidentale et va tous les matins à la messe avec
ses parents. Je regrette d'ailleurs d'avoir décliné la proposition
d'Aurio de me joindre à leur messe, car je crois que ça
aurait été une expérience curieuse, seulement le
dimanche matin, elle dure une heure, ce qui m'est d'un effort plutôt
pesant habituellement. Refoulement?
Passons à Mumbai. J'ai pris le train de nuit. A un moment, nous
nous étions tous couchés, mais je n'arrivai pas à
dormir. Le train était arrêté, une odeur d'ail puant
semblait sortir de la bouche d'aération. Je me suis levé
et on m'a expliqué que nous attendions qu'un train de marchandise
bloqué sur les voies reparte (car précision, vu qu'il n'y
a qu'une voie sur le trajet Goa-Mumbai, il faut souvent attendre en gare
que le train suivant passe et libère la voie!. Malgré cela,
le train est de loin le meilleur moyen pour se déplacer en Inde.)
Je me suis décidé à marcher un peu pour évacuer
de la tension nerveuse qui me restait dans les jambes, et provoquer ainsi
le sommeil.
J'ai longé le train jusqu'à son extrémité.
Le trajet était long tant ce train est long ; j'ai eu l'impression
de traverser plusieurs mondes au fur et à mesure des classes. Il
y a de toutes les classes, comme si chaque caste avait sa classe. J'ai
eu l'impression dans ces différents compartiments de voir l'organisation
de la société indienne. Partant de la classe appellée
"Third AC", compartiment climatisé avec six couchages
par sous-compartiment ; Les gens dormaient confortablement installés.
Ensuite, il y avait des classes qui avaient des rideaux et dont je ne
pu distinguer que des formes. J'arrivai alors à des wagons où
il n'y avait plus de couchage (sur un trajet de 12 heures) les gens dormaient
entassés, certains semblaient ronfler, il y avait des femmes assises
en tailleur, des jambes qui traversaient les sièges ; tant de proximité
et d'absence de gêne, comme sur la route, où les véhicules
aiment à se frotter, aiment frôler les piétons ; chaque
fois que je voie des gens qui boîtent et il y en a beaucoup ; je
pense à l'inconscience collective qui régit beaucoup de
choses ici. Ce soir, un jeune garçon a faillit se faire écraser
par une voiture qui ne ralentissait pas, pourtant, il l'a contournée
en tournant sur lui-même, comme pour danser, pour imiter une star
de cinéma.
Plus j'arrivai dans des wagons qui touchaient au fond et plus l'impression
était forte, des compartiments avec des hommes qui jouaient aux
cartes, et plus loin les mêmes compartiments réservés
aux femmes, dont certaines jouaient aussi aux cartes en groupes de six.
Au fond, il y avait même un wagon avec des jeunes garcons qui semblaient
ne pas avoir payé le ticket et s'étaient embarqués
là clandestinement. Autant le dire, je ne suis pas du genre Pasolini,
et ce genre de chose m'impressionne trop pour que je rentre en intéraction.
J'ai comme une peur imbécile d'attraper une maladie si je parle
à des gens aussi sales.
C'est vrai que la notion de dégoût devient parfois tellement
forte ; on trouve ici, la plus grande innoncence, les sourires gracieux,
doux et paisibles, et les pires odeurs, les pires visages d'enfants déjà
bien marqués. Et tous ces mondes cohabitent dans le même
espace comme s'ils appartenaient à des mondes parallèles.
Parfois, un riche lâche un bout de chocolat à l'enfant qui
vient quémander.
Je suis épuisé et éprouve par passages
de la nostalgie pour la France. Homesick. J'ai passé l'après-midi
à récupérer l'argent que m'avait arnaqué un
petit vendeur de cartes de recharge pour portable. J'ai vu le boss au
début, puis ai du attendre que le vendeur en question vienne pour
qu'il y ait confrontation. Après un moment, il m'a regardé,
"Yes, Sir?" (j'en ai déjà marre d'entendre ces
mêmes mots cent fois deux cent fois par jour!) J'ai monté
la voix directement, "You ripped me off!", "you got me
pay five hundred instead of hundred", il voulait me donner une recharge
pour me consoler, mais j'ai monté le ton, devant les clients d'à
côté, "You give now four hundred rupees cash!",
il s'est - à ma surprise - éxecuté sans broncher
; et j'ai pigé que dans ce pays c'est la lutte constante. Bargain...
always you have to...
|
| Mercredi
25 janvier
21 : 25
C'est très étrange comme les journées
ici ne se ressemblent pas. Aujourd'hui a été une journée
très intense en rencontres, très riche humainement parlant,
le sens de ma présence ici m'est revenu clairement, et le sens
des choix aussi.
Premier RDV à 11 h, avec Noumi, un ami de Sabir Khan (l'acteur
de Rajiv Kumar), qui est chef opérateur. Noumi m'a directement
conseillé de tourner à Goa et m'a proposé cette belle
idée que les scènes de tramway soient remplacées
par des scènes de bateau ; il y à Panjim (la plus grande
ville de Goa, 300 000 habitants), des bateaux qui servent à traverser
le fleuve qui la traverse. Cette idée m'a immédiatement
séduit. J'ai vu en lui quelqu'un de créatif. Très
sympa directement, il m'a donné plusieurs contacts avec des producteurs
exécutifs. Je lui ai montré les photos que j'ai prises à
Goa, et il apparaît que le terrain là-bas est propice. Et
dire que j'avais presque perdu le sens de ma visite là-bas n'ayant
pas réussi à y trouver de traducteur...
Il nous est donc apparu intérressant que le personnage soit catholique,
comme Virginia. Je trouve particulièrement intérressant
que le personnages principaux soient d'une religion occidentale. Il y
a - et c'est peut-être trop évident pour le souligner - à
Goa tout le passé de la colonisation portugaise qui fait un renvoi
immédiat au texte original des lettres.
Deuxième RDV à 13 h avec Pankal, un collègue
de promo de Dhiraj. Pankal est aussi chef op. Il a une approche beaucoup
plus proche du cinéma, son cinéaste préféré
est Andreï Tarkovski. Nous avons eu une discussion vraiment intérressante,
et je me suis senti proche de lui. Il déteste le cinéma
de Bollywood et la plupart du cinéma indien ; il reproche aux indiens
de ne pas avoir de cinéastes de qualité et de ce fait de
se perdre dans des mauvais films commerciaux, d'abandonner la pensée,
et d'abaisser le niveau du public, en clair de s'américaniser.
Je ne suis pas entièrement d'accord, je crois qu'il sort tout juste
de l'école et on sent encore l'empreinte de l'institution dans
son jugement. Le cinéma de Bollywood fait parfois de belles choses
comme ce fut le cas de Hollywood dans les années cinquante. Nous
avons pris un autre RDV pour qu'il me montre les films sur lesquelles
il a travaillé à l'Institute de Poone. Je lui ai dis que
son intérêt pour le cinéma francais justifiait un
projet comme celui-ci.
Enfin et troisième, Veeru, un ami de Sabir qui
est acteur. Il joue notamment dans une série télé
qui avait un peu de succès il y a deux ans. Jossi quelque chose...
Il a eu plein d'idées et m'a rapidement fait un autre film. Quelqu'un
de créatif, à la manière des acteurs qui font beaucoup
travailler leur imagination. Il va chercher des acteurs pour les deux
rôles principaux. Il connaît beaucoup de monde (c'est un proche
de Mira Nair, il m'a dit être le premier à lire le scénario
de Salaam Bombay). Nous avons défini les rôles comme suit
:
- Adhiti, une fille de dix-neuf ans, timide, une voix douce, assez aigue,
pas très grande ; il m'a fait un débat sur la question "Do
you want a girl who is very very beautiful, or just someone good looking?"
en m'expliquant que c'était certainement plus intérressant
quelqu'un de "good looking" par rapport au sujet. Je lui ai
dit que cela serait spécifique à la personne que je trouverais.
En général je ne me trompe pas et je sais directement si
la personne est la bonne ou non pour le rôle. Je lui ai dis que
le plus important était la voix, car c'est un film basé
sur le texte et la parole. Par ailleurs, je ne dis pas cela par fantaisie,
car Bresson lui-même préférait par appréhender
ses acteurs la première fois en leur parlant au téléphone,
et non pas en les voyant, il dit dans ses notes (je les ai prises avec
moi) que la voix lui en dit plus sur un acteur que son apparence. Je suis
bien d'accord avec cela.
- Rajiv, un jeune indien moderne de trente ans. Rajiv est introverti,
élégant, de bonne éducation (meilleure qu'Adhiti),
il n'aime pas la vulgarité. Je vois quelqu'un de fin, je veux dire,
avec des traits fins, pas des très épais comme mon voisin
qui ne fait que me dire de la prendre dans mon film (cela fait six mois
qu'il est à Bombay et il n'a pas trouvé encore un rôle).
Quelqu'un qui a un visage intelligent, pas très attrayant au premier
abord, mais touchant de par son contact doux et affable, nonchalant et
attentionné. Ces qualités se retrouvent chez beaucoup d'indiens.
J'ai depuis le début de l'écriture eu plusieurs visions
de Pessoa et je sens bien la présence requise pour ce rôle.
La voix sera aussi importante.
- Le coursier Mahendra qui ne posera certainement pas
de problème. Nous ne l'avons évoqué que sporadiquement.
J'ai RDV demain avec lui pour l'accompagner sur son tournage.
Je vais faire des images pour continuer dans la lignée des images
que j'ai fait en 2003 sur le tournage de Hatim Tai. J'ai l'intention de
faire un documentaire sur le cinéma indien en me balladant sur
les tournages. Je compte en faisant cela multiplier les contacts et voir
des acteurs. Car c'est ce qui me fait le plus peur de ne pas arriver à
trouver.
Il m'a présenter sa femme qui est écrivain et poète.
Elle va normalement travailler sur les dialogues à partir de la
version anglaise. J'espère qu'elle pourra faire quelque chose de
bien ressenti en hindi.
Il y avait aussi une amie à eux dont le mari est en train de tourner
un long-métrage à Varanasi, en mini DV, un film autoproduit
; Veeru m'a rapidement évoqué le sujet, c'est une histoire
avec des morts qui ne comprennent pas qu'ils sont en train d'être
brûlés. J'ai trouvé le sujet intéressant.
Veeru m'a aussi dit qu'il voulait tourner un film sur le pigeon qui vit
chez lui depuis sept ans. Il veut dire avec ce film que les humains ne
savent pas ce qu'est la liberté, ils ne connaissent pas le ciel,
les nuages, etc. Cela est peut-être un peu convenu, il faut voir
comment il va le formuler esthétiquement.
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Jeudi
26 janvier
12 : 07
J'attends que le meilleur ami de mon voisin vienne me chercher
pour aller sur un tournage. Il semble qu'il y aurait même un rôle
pour moi...
En attendant voici les photos de repérage des lieux à Goa.
Les maisons sont dans le style portugais, elles se trouvent toutes dans
le même quartier de Panjim.




Et puis une vue de l'église de Panjim :

Enfin, la route qui longe le fleuve qui traverse la ville. C'est sur ce
fleuve que passent les bateaux pour aller d'un endroit à l'autre...

Je me suis levé ce matin et j'ai ouvert le livre de Bresson que
j'emporte toujours en voyage. Je suis tombé sur cette phrase en
l'ouvrant :
"Deux simplicités. La mauvaise : simplicité-point
de départ, cherchée trop tôt. La bonne : simplicité-aboutissement,
récompense à des années d'efforts."
Et puis en parcourant, j'ai trouvé celle-ci :
"L'oeil (en général) superficiel,
l'oreille profonde et inventive. Le sifflement d'une locomotive imprime
en nous la vision de toute une gare."
J'aime bien celle-là, car elle me rappelle que dans
un film il n'est pas nécessaire de tout montrer, il vaut mieux
stimuler l'imagination du spectateur. Dans le même esprit :
"On oublie trop la différence entre un homme
et son image et qu'il n'y en a pas entre le son de sa voix sur l'écran
et dans la vie réelle."
Et puis, celle-ci :
"Pas de psychologie (de celle qui ne découvre
que ce qu'elle ne peut expliquer)"
Il m'a fallut un moment de réflexion pour comprendre
cette phrase, car en fait Bresson n'est pas contre la psychologie, j'interprète
cette phrase comme son désir de ne pas laisser la raison emporter
l'acte créateur, ce qui lui ferait perdre son rapport avec le sacré.
"C'est dans sa forme pure qu'un art frappe fort."
"Modèles. Leur façon d'être
les personnes de ton film, c'est d'être eux-mêmes, de rester
ce qu'ils sont. même en contradiction avec ce que tu avais imaginé)."
Et puis peut-être la plus importante :
"Ne pas tourner pour illustrer une thèse,
ou pour montrer des hommes et des femmes arrêtés à
leur aspect extérieur, mais pour découvrir la matière
dont ils sont faits.
Atteindre de "coeur du coeur" qui ne se laisse prendre ni par
la poésie, ni par la philosophie, ni par la dramaturgie".
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| Samedi
28 janvier
14 : 58
Il y a des moments où j'ai l'impression que rien
n'avance. Je dois voir Dhiraj depuis hier, il ne m'a pas appellé.
Je suis allé l'autre jour sur un tournage, (celui de Veeru), c'était
nul... hier soir, je suis allé voir jouer un ami de Veeru au théatre
Prittvi, non seulement c'était en hindi, en plus, l'acteur que
je voulais voir était déguidé en vieux de soixante
ans alors qu'il en a trente...
Je dois aller bientôt chez Veeru pour consulter sa database de comédiens
qu'il a sur son ordinateur et qui m'a-t-il contient 2200 fiches d'acteurs.
Je suis de plus en plus fatigué à cause
des conditions bruyantes de la chambre que je loue. En plus les moustiques
me bouffent de partout pendant la nuit. Du coup, je me lève vers
11h ou midi, et j'ai déjà perdu la moitié de la journée...
Pour donner une idée de comment se passent les choses ici, il faudrait
dire comment j'ai enfin réussi à trouver un cybercafé
d'où je puisse connecter mon portable. J'ai d'abord demandé
et on m'a répondu non, j'ai demandé à voir le reponsable
qui m'a répondu non. Je lui ai dit que je payerais double, il m'a
dit que ce n'était pas le problème, car il y avait un soi-disant
problème comme quoi tous les ordinateurs étaient connectés
et que mon ordinateurs risquait de faire déconner le réseau.
Alors j'ai dit que je vivait juste à côté, que j'allais
venir tous les jours, et surtout, que je suis "movie director",
"I'm doing a movie here", à peine avais-je fini ma phrase,
qu'il a pris son téléphone pour demander un numéro,
il a appellé ce numéro, puis m'a dit après avoir
parlé deux minutes que son ingénieur réseau arrivait
dans une demi heure pour installer mon ordinateur. J'avais déjà
préparé la formule, du genre, "I know Sanjay Leela
Bhansali", ce qui est plutôt ridicule à dire, mais qui
est la meilleure chose à dire si l'on veut arriver à ses
fins...
18 : 07
Réveil d'une sieste bien méritée.
J'attends Pankaj Kumar, pour voir ses films. La dernière fois,
il m'a demandé pourquoi je prenais toujours un nom comme titre
de film. Des "Rajiv Kumar" ou des "Adhiti
Singh", il y en a des milliers en Inde ; c'est peut-être
pour cela qu'un simple nom m'intéresse. Au fond, ce sont des films
très simples, rien de spécial. Je lui donné l'exemple
de Ozu, qui appelle son film "Tokyo Story", tous les films se
passant à Tokyo pourraient s'appeller comme ça. Au fond,
ça revient à dire que le titre n'a pas tellement d'importance,
et surtout, que le titre doit être simple, je n'aime pas les titres
ou les noms de compagnie qui font des jeux de mots, ou qui contiennent
des astuces (il va de soi que je ne pense pas cela pour les oeuvres du
courant Dada). En prenant le nom de quelqu'un comme titre, on prend une
identité quelconque, et puisque elle est quelconque, dans un film,
elle devient très spéciale. (Je regrette tellement d'avoir
oublié dans le train de nuit mon exemplaire de "Esprit
Zen, Esprit Neuf" de Shunryu Suzuki, ses mots et ses enseignements
donnent si bien à goûter la moelle du zen. Ici où
les librairies se comptent sur le doigt de la main, un tel livre est un
nectar sacré que l'on savoure en douceur).
J'ai toujours aimé le titre du film de Fassbinder qui s'appelle
"Fontane Effi Briest" ; l'un de mes films préférés,
tout en fondus au blanc et en noir et blanc. Dans ce film, Fassbinder
a voulu rendre la beauté de la langue allemande à l'écran.
Aussi, il a réellement respecté le texte de Fontane. Il
a même accolé dans le titre le nom de l'auteur "Fontane"
et le nom du livre "Effi Briest". Il y a dans ce film des cartons
réguliers avec un texte lu parallèlement en voix-off et
ces cartons ont une réelle teneur littéraire.
Je crois que je viens d'entendre la sonnerie, Pankaj
doit arriver...
20 : 52
A l'issue de la discussion avec Pankaj, il semble que
Mumbai puisse être peut-être plus intérressant à
filmer ; car peut-être moins pittoresque que Goa (du moins les photos
que j'ai pu en faire).
23 : 38
Après quelques verres de Whisky avec mon propriétaire,
peut être le sommeil viendrat-t-il plus facilement. Il m'a proposé
de m'aider pour trouver des décors, des acteurs, etc...
Pour mieux comprendre cette industrie, il faut savoir que l'on classe
les films en 3 catégories : A Grade, les films de qualité
; B Grade, les films de moindre qualité et enfin C-Grade, les films
de sous-genre surtout distibués dans les campagnes. Lorsque j'ai
cité son nom, Vinod Chhabra, plusieurs personnes m'ont dit "B-Grade"
ou "C-Grade" Films...
En fait, la chambre que je loue se trouve au premier étage d'une
maison (appellée "Bunglow"), il y a un hall, un bureau
et une cuisine au rez-de-chaussée, et deux chambres au premier
étage. Il passe ses journées ici avec ses collègues
et le soir il finit avec son assistant réalisateur qui ne parle
pas anglais mais n'a pas l'air très intelligent, il a passé
la moitié de la soirée à me dire que le film "One
evening in Paris", était un film génial ; ils passent
leurs soirs à boire de l'alcool et je suppose à parler de
femmes, comme il dit de manière très vulgaire "screw
women", ou "they just want to have a good fuck"... il y
a des affiches de ses films accrochées en bas des escaliers, et
je crois que cela correspond bien à cette mentalité. Il
a tout de même le mérite d'être décontracté
en permanence, et de s'occupper de mon sort. "Is there any complaints
tonight, Mickael?". C'est un type assez grand, penjabi, des cheveux
frisés long de quelques centimètres, il est toujours adossé
sur sa chaise avec une alllure et des gestes nonchalants.
Le serviteur, Ram, nous a assisté toute la soirée, à
chaque verre de whisky qu'il me servait, il appellait Ram pour qu'il me
serve des glacons. Ensuite, Ram attends debout à côté
en attendant qu'on lui demande quelque chose. Ce genre de situation m'est
difficile, car j'ai regardé Ram attentivement, je me suis concentré
sur ses traits, et j'ai vu un être humain qui mérite la même
chose que nous ; mais qui pour des raisons dont personne n'a décidé,
est là pour nous servir et ne peut s'assoir avec nous. Vinod a
la pose du propriétaire-producteur-réalisateur. Il veut
tourner son prochain filmà Londres, mais n'a pas encore les deux
acteurs principaux, j'ai senti à sa façon nerveuse de se
gratter la tête lorsqu'il évoquait ce sujet qu'il a du essuyer
plusieurs refus. Je les entends chanter fort, et j'espère que cela
ne va pas trop durer. Je n'aime pas ces ambiances de pochtron. Quelle
triste vie !
Plusieurs choses se sont décantées ce soir, et j'espère
que cette semaine sera plus concrète car mes cernes ne font que
s'élargir de jour en jour et j'espère que les moustiques
ne seront pas là ce soir (j'ai achété ce truc qu'on
branche sur la prise et qui semble-t-il empêche les bestioles de
rentrer).
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| Dimanche
29 janvier
11 : 57
Enfin une nuit sans moustiques. Réveil vers 5
h 30. J'ai regardé la vidéo du séminaire de Chögyam
Trungpa sur Milarépa et me suis senti un peu mieux. Trungpa
est tellement clair dans ses enseignemnts. Sa présence en vidéo
leur donne une nouvelle tenue, d'une aisance surprenante avec l'audience
; j'ai vraiment été frappé par le fait qu'il communique
avec les occidentaux comme s'il était lui-même occidental.
Quand on sait les phases douloureuses qu'il a traversé avant de
renoncer à ses voeux de moine (il a fait un accident de voiture
dans un magasin de farces et attrappes qui l'a laissé paralysé
de la moitié de son corps). Il suffit de lire le récit qu'il
en fait dans son livre "Né au tibet" :
"Un soir, alors que je conduisais une voiture dans
le Northumberland, je perdis conscience au volant, sorti de la route et
défoncait la vitrine d'un magasin de farces et attrapes. On me
transporta à l'hopital général de Newcastle. Malgré
la douleur, mon esprit était très clair ; quelque chose
commencait à passer - finalement, le vrai message avait été
perçu - je me suis senti profondément soulagé, et
parfaitement conscient de l'humour inhérent à la situation.
Vingt-quater heures plus tard, m'éveillant soudainement, je réalisait
que tout mon côté gauche était paralysé.
Lorsqu'on plonge complètement et authentiquement dans les enseignements,
on a pas le droit d'apporter avec soi ses propres déceptions. J'ai
réalisé qu'il m'était désormais impossible
de préserver ma vie privée, que je ne détenais plus
aucune identité ni légitimité particulières.
Plus question pour moi de me cacher derrière une robe de moine,
créant de la sorte une espèce d'aura insondable, qui ne
m'apportait que des problèmes. Dans la perspective d'un engagement
plus vaste envers la sangha (communauté bouddhiste), je pris la
décision de briser mes voeux monastiques. Plus que jamais, je me
sentais totalement consacré à la cause du bouddhisme."
In "Né au Tibet", Ed. du Seuil, Paris, juin 1991.
Ces quelques lignes relatent le basculement de son existence.
Il est frappant de voir comment un évènement qui dans la
plupart des cas serait une catastrophe devient pour lui un message.
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| Lundi
30 janvier
10 : 43
Je me suis assis dans un troquet local, et j'ai commandé
un thé indien "Eik Tchaï". Un jeune serveur m'a
apporté une tasse débordante de thé, avec une couche
de lait recouvrant la surface. Le tchaï est un thé fait à
partir de thé noir très fort, de cardamone, d'épices
variées comme le Masala, le poivre noir, le clou de girofle, on
ajoute ensuite du lait et du sucre. Il est toujours servi déjà
sucré. Il est très important dans la vie sociale indienne
et on en sert à chaque fois que l'on s'assoit ensemble pour parler.
Je sens que les choses vont s'enclencher bientôt. En tout cas, je
suis prêt à booster. Hier a été un jour de
relâche et ça fait du bien des fois. Je me suis commandé
un bon MacDo avec double portion de frite, et le midi j'ai mangé
dans un resto Bengali super classe. Le service était vraiment impeccable,
les serveurs étaient pleins de déférence et très
polis, ce qui rendait le tout plutôt plaisant. Ensuite je voulais
aller avec une amie au cinéma pour voir un film en hindi, mais
il n'y en avait aucun qui avait des sous-titres en anglais, excepté
les films américains qui ne me tentent pas. Alors nous sommes allés
à la plage à Juhu Beach, qui est la plage réputée
des indiens. La plage était noire de monde à l'entrée,
il y a avait des photographes qui nous assaillaient avec leur polaroïds
; des femmes qui voulaient nous vendre des objets.Tout le monde nous observait.
Nous ne pouvions échapper à aucun regard. Finalement nous
avons décidé de nous faire photographier, et nous avons
eu un joli polaroid sur la plage de Juhu.
En prenant un rickshaw sur la route du retour, nous sommes passés
devant la maison d'Amita Bacchan, que j'aurai imaginé plus luxueuse
ou plus imposante. C'est une maison à l'architecture originale,
les murs ont l'air très vieux et sont sales. Il y a des grillages
tout autour qui montent à environ dix mètres. Une grande
porte en bois renforcé à l'entrée avec deux gardiens,
la porte m'a amusé, car elle ressemble à celle qu'on trouve
dans Astérix à l'entrée des bases militaires.
Les indiens sont des gens très intrusifs, plusieurs fois, mon voisin
et ses amis rentrent dans ma chambre sans même frapper et observent
mes affaires. Je suis en ce moment assis dans le café et je suis
observé avec attention, de temps à autre quelqu'un vient
lorgner sur mon épaule pour regarder l'écran.
Je pense à la France souvent, et n'ayant pas vu un occidental depuis
une semaine je commence à en éprouver une nostalgie certaine.
Cela a l'avantage de ne plus être pris pour un touriste. Il m'arrive
lorsque je vois une photo ou que je pense à quelqu'un qui m'est
familier de ressentir une émotion particulière, et de verser
une larme tant ma sensiblité est à fleur de peau en ce moment.
15 : 40
Je viens de donner à Vinod la présentation
de mon projet. Il m'a montré des photos de deux actrices qu'il
va utiliser dans son film. L'une de Calcutta, l'autre du Penjab. Celle
de Calcutta a des traits assez épais et des cheveux très
longs comme c'est la coutume pour les femmes Bengali, et la Penjabi un
visage plus fin, moins sculptural. Je dois les rencontrer dans la semaine.
Le plus important et voir leur voix et leur façon d'être.

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Mardi
31 janvier 2006
13 : 00
Dernier jour du mois de janvier.
(Je crois que la journée d'hier a représenté un basculement.
J'ai compris qu'il m'avait fallu quinze jours pour atterir, et je commence
enfin à dormir normalement la nuit.)
Après avoir envoyé des e-mails le matin,
je suis rentré manger, puis sorti faire trois courses avant de
me rendre à Bandra pour aller sur le tournage du film de Pankaj.
J'étais prêt à partir pour Bandra, depuis la gare
d'Andheri lorsque je recois un appel de Nitin Desai, à qui j'avais
écris le matin même. Il me donne RDV à 18h30 à
l'hotel JW Marriott qui se trouve à Juhu. Pour précision,
Nitin Desai est THE "art director" (décorateur) en vogue
ici. Il fait tous les décors des grosses productions comme Devdas,
etc... Il a ses propres studios qui sont paraît-il les deuxièmes
plus gros du monde après le Ramoji Film City de Hyderabad.

Je suis donc arrivé en avance, à 18 : 05, je suis rentré
dans l'hotel à 18 : 30 et j'étais impressionné car
on se serait cru au Georges V sur les Champs Élysées, tous
les richissimes indiens étaient confortablement assis dans le lobby,
des hommes d'affaires occidentaux passaient de temps à autre. Nitin
était dans les embouteillages il est arrivé à 19
h 30, je ne m'étais pas impatienté, car j'aime ce genre
de situation où l'on attends quelqu'un dont on ne connaît
pas le visage.

Pendant un heure je regardais tous les hommes qui rentraient
en me demandant si Nitin Desai était comme ça. Cette situation
m'était déjà arrivé lorsque en 2003 nous étions
arrivés avec Arnaud à l'aéroport d'Oakland et que
nous attendions Julie qui était en retard. Nous étions un
peu paniqués et j'avais même accosté une fille en
pensant que c'était elle. Cette situation comique m'avait tellement
marqué que je l'avais inscrite dans le film (Diary of a Stranger).
Cette situation nous fait vivre la puissance de notre imagination car
on a une image en général de la personne. Aussi, en entendant
son nom et sa voix au téléphone, j'avais déjà
une vision de Nitin Desai ; une vision qui n'avait rien à voir
avec la réalité, puisque elle était mentale...
J'avais cessé de chercher autour, lorsque un homme d'environ quarante
ans, taille moyennen bien habillé, avec une belle moustache bien
taillée, vient vers moi et me dit "Mickael?" ; il s'excuse
et me demande ce que j'attends de lui. Je lui dit que mon film est un
"low budget movie" et que j'ai besoin de décors, (un
indien vient de s'assoir à ma table avec un verre d'eau, "you
have internet?", je lui demande "what do you do?", "I'm
an art director, interiors...", je lui parle de Nitin Desai et il
enchaîne sur des choses que je ne comprends pas. Je demande sa carte.
Deux indiens se sont postés derrière pour observer (hier
Pankaj reprochait aux indiens d'être trop "inquisitive"...)
il me donne sa carte, "First Choice DEsign CO., Satrughna Bag (Creative
art Director). Cela pourra toujours servir. En plus Aalok travaille en
ce moment sur un film en tant que Art director. J'espère pouvoir
l'aider à trouver du travail ici.
Nitin Desai avait un RDV avec trois autres types, nous
avons parlé cinq minutes, il m'a dit de le rappeller mardi soir
et de passer mercredi à son "office". Il m'a dit "We'll
arrange everything for you"... ce qui m'a fortement contenté.
Dhiraj m'avait qu'un type comme ça n'a qu'à lever le petit
doigt, et tout change. J'ai dit à Nitin que je n'avais que cinq
jours de tournage, et il a eu l'air surpris "Only five days?".
Il m'a donné sa carte et a rejoint ses collègues pour sa
réunion.
Je suis ensuite allé au Goregaon Est pour (le
partron du resto vient de se poster au dessus de mon épaule pour
me questionner sur l'ordinateur) rejoindre Pankaj chez lui pour qu'il
me montre les films sur lesquels il a travaillé. J'ai pris un rickshaw
qui a lutté comme il a pu au milieu de embouteillages, avant de
me déposer devant un centre commercial, avec cinéma multiplexe,
Mcdonald et magasins du type Darty ou même "Dollar Shop".
Pankaj ne paye que 2500 rs (50 Euros) pour un studio au quatrième
étage dans un immeuble délabré. Dès l'entrée
dans la propriété, je l'ai senti gêné des conditions
de vie dans lesquelles il réside. Il m'a dit "here you have
all the struggling actors of the industry". Sa chambre était
modeste mais agréable et pour le prix, c'est vraiment correct.
Nous avons regardé ses films dans la chambre de sa copine.
Ici, il faudrait faire un apparté sur Pankaj qui est un personnage
vraiment particulier dans le décor Bollywoodien. Il a une voix
douce et posée, toujours hyper décontracté (cela
est surtout frappant au téléphone). En lui serrant la main
je suis frappé du côté mou, c'est une main molle et
tendre, je me dis qu'il doit être assez souple. Il a un visage un
peu pâle, et le regard qui tombe souvent vers le sol ou le côté.
Je sens qu'il manque d'appréciation pour lui-même. Par ailleurs,
il sort d'une reconvalesence après avoir fait un accident de moto
qui lui a fait rater des films importants ; et il est sur le point de
se séparer de sa copine. Il a des goûts très tranchés
sur le cinéma et je lui ai dit qu'il devrait plutôt être
réalisateur que DP (chef opérateur), lui indiquant par la
la peur que j'ai à l'idée d'une collaboration avec lui,
car j'ai justement trouvé que dans les films sur lesquels il a
travaillé, la qualité de l'image a trop d'importance au
détriment de la réalisation ; il est d'ailleurs curieux
qu'il n'ai à présent travaillé qu'avec des filles
qui étaient souvent ses copines. Il n'aime pas les films d'ailleurs.
J'ai bien aimé le deuxième qui parle des filles communistes
indiennes que l'on enferme. L'image était en noir et blanc avec
des tonalités vertes, (il a tourné en noir et blanc et fait
son master sur une pellicule couleur) et une mise-en-scène assez
sobre, avec des plans de cahier à la Bresson ce qui a pour effet
de me séduire directement. Au lieu de "Director of Photography",
le générique indique "Image", il m'a dit "because
we love French Cinema"...
15 : 08
Je commence à réellement apprécier
Pankaj, il est très cultivé et me fait comprendre plein
de choses sur l'Inde. Il m'a montré ensuite un documentaire qu'il
a fait avec sa copine sur les hijras (eunuques) qui se prostituent en
faisant croire qu'ils sont réellement des femmes. Une hijra expliquait
qu'ils mettent leur index et leur majeur en V pour simuler le vagin, et
s'arrangent pour que l'homme leur touche les seins et ne se rende pas
compte qu'elles n'ont pas de vagin ; venait ensuite un passage encore
plus où ils expliquent qu'ils ne font pas d'opération pour
se faire enlever le sexe, mais simplement le coupent avec les testicules...
c'est le passage du docu où les gens font dans la salle des expressions
de dégoût ; ce qui était aussi mon cas quand il m'a
expliqué.
Ensuite, il voulait me montrer un film de Anand
Gandhi, un ami à lui, celui pour lequel il tourne actuellement
un film et dont je vais aller assister au tournage cette nuit.
Le film d'Anand commencait avec une esthétique très télévisuelle,
qui m'a semblé artificielle dans le mauvais sens du terme, et puis
la direction d'acteur étant bien menée, l'action l'emporte
sur la mauvaise façon de filmer, car il a eu la mauvaise idée
de tout filmer en continu un peu à la timecode. Ce film est bon
malgré tout car il témoigne d'une grande liberté
et d'un plaisir à faire du cinéma. Le principe en est simple
: la caméra suit une discussion entre deux acteurs puis suit l'un
des deux, jusqu'à ce qu'il rencontre quelqu'un, à chaque
fois, elle suit la personne que l'on vient de rencontrer, on passe ainsi
de vie en vie, à chaque fois qu'elle change de personnage on entend
une musique amusante et la pensée du personnage un peu à
la Wong-Kar Wai. Ce qui est amusant, c'est qu'il y a tous les langages
de l'Inde, ainsi que toutes les populations aussi diverses soient-elles.
Et il y a un petit gimmick, c'est à dire que cela crée une
boucle, à la moitié du film, on revient au personnage de
départ que l'on avait pas suivi. Le film fait ainsi deux boucles.
Dans la première, les personnages se transmettent toujours un mauvais
feeling de l'un à l'autre, et dans la deuxième ils se transmettent
un bon feeling. Ce principe de causalité ainsi la philosophie indienne.
Lorsque on fait le bien, le bien se propage et idem pour le mal. Je pense
que la principale particularité de l'Inde, c'est l'extrême
générosité de son peuple, son hospitalité.
Je dois avouer que je n'avais pas saisi ce principe de causalité,
et c'est Pankaj qui me l'a fait remarquer. Il m'a aussi dit que l'Inde
est un peuple joyeux. Que même dans la plus grande pauvreté,
les indiens sont toujours joyeux. Ce qui ne me paraît pas évident.
Alors que nous parlions des castes, il m'a dit que chez les gens éduqués
("educated people" terme qui revient souvent), on ne demande
pas la caste, c'est un sujet un peu tabou, qui m'a-t-il dit, revient à
parler des nazis en Europe. Les Brahmines ont dominé le pays depuis
plusieurs millénaires, traitant les castes inférieures comme
leurs esclaves. Aussi, m'a-t-il dit que c'est très mal vu de demander
la caste dans le milieu intellectuel, les gens répondent qu'ils
n'ont pas de caste.
Il m'a aussi déconseillé d'accepter l'aide de Vinod "He's
a B-Grade movie director, he just makes movies to sleep with his actresses,
the actresses he's going to present you are just bad actresses".
Il m'a dit que Vinod allait essayer de m'arnaquer. Sachant que le prix
de mon appart est très élevé, je me méfie.
Cet après midi, l'une des actrices de son film est venue pour me
rencontrer ; elle vait fait une pose au milieu d'une séance de
doublage. J'ai fait quelques photos, bien que je sais que je ne vais pas
la prendre pour le rôle.

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