L'enfant sans nom


de Chögyam Trungpa
(1940, Tibet - 1987, Nouvelle Écosse)
poète et maître de méditation tibétain.

 

Il y a une montagne d’or. Quand les rayons du soleil s’y reflètent, il devient irritant d’y regarder. Elle est entourée de nuages rouges, verts, jaune, orange, rose et couleur de foie qui flottent gentiment avec le vent. Autour de la montagne volent des milliers d’oiseaux aux ailes cuivrées, avec des têtes d’argent et des becs de métal.


Un soleil de rubis se lève à l’Est et une lune de cristal se couche à l’Ouest. La terre entière est couverte avec de la neige perle de poussière. Sur cette terre, un enfant lumineux et sans nom vient instantanément à être.

La montagne d’or est dignifiée, la lumière du soleil vire au rouge.
Des nuages comme en rêve flottent dans le ciel.
À l’endroit où les oiseaux de métal croassent,
L’enfant né-instantanément ne peut trouver de nom.

Car il n’a pas de père, l’enfant n’a pas de lignée familiale. Car il n’a pas de mère, il n’a jamais goûté le lait. Car il n’a ni frère ni sœur, il n’a personne avec qui jouer. N’ayant pas de maison où vivre, il ne peut trouver de berceau. Puisqu’il n’a pas de poumons, il n’a jamais pleuré. Il n’y a pas de civilisation, il ne peut donc pas trouver de jouets. Puisqu’il n’y a pas de point de référence, il ne connaît pas de Soi. Il n’a jamais entendu de langage parlé, il n’a donc jamais expérimenté la peur.
L’enfant marche dans toutes les directions, mais il ne croise jamais rien. Il s’assoit lentement au sol. Rien ne se passe. Le monde coloré semble exister parfois et d’autres fois non. Il prend une poignée de perles de poussière et la laisse filer entre ses doigts. Il prend une autre poignée et lentement la met dans sa bouche. Entendant les perles de poussière craquer entre ses dents, il regarde le soleil de rubis qui se couche et la lune de cristal qui se lève. Soudainement, une galaxie entière d’étoiles apparaît miraculeusement et il s’allonge pour admirer leurs motifs. L’enfant sans nom tombe dans un sommeil profond, mais n’a pas de rêve.


Le monde de l’enfant n’a ni commencement ni fin.
Pour lui, les couleurs ne sont ni belles ni laides.
La nature de l’enfant n’a pas de notions préconçues de la naissance et de la mort.
La montagne d’or est solide et invariable.
Le soleil de rubis se répand partout.
La lune de cristal surveille des millions d’étoiles.
L’enfant existe sans préconceptions.

Du commencement à la fin, le bouddhisme est une approche extraordinairement non conventionnelle. Toutes les conventions, les codes moraux, les règles et les régulations, les sensibilités, les logiques, et tout ce que cela implique, sont enracinés dans l’approche non-conventionnelle.
Chögyam Trungpa, Enseignements secrets, Seuil, 2006

Chögyam Trungpa, 3 novembre 1972
(traduction en français de Mickael Kummer)

Titre original "The Nameless Child"
Poème extrait du receuil First Thought, Best Thought, 108 poems
de Chögyam Trungpa, Shambhala Publications, 1983

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